URBANITÉ NOÉTIQUE

Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de chercher de nouvelles armes.”¹

Formulée en 1990, cette invitation de Gilles Deleuze à inventer de nouvelles stratégies critiques et d’autres modes d’action semble avoir suivi un destin paradoxal. D’un côté, encouragés et rendus possible autant par la transition numérique que par diverses politiques d’incitation à l’innovation, une multitude de stratégies, de modes d’action et d’organisation s’expérimentent et se testent, constituant ainsi une société de la disruption en expansion. De l’autre côté, motivées et rendues nécessaire autant par les mutations économiques et sociales que par les impératifs écologiques et l’impuissance publique croissante qui accompagnent ces phénomènes, une multitude de positions militantes s’affirment pour réinventer une intelligence sociale capable de réengager les acteurs dans la perspective de nouvelles formes d’organisation et de développement.
Loin de s’opposer, ces dynamiques composent, souvent de manière hybride, des pratiques aux contours flous construisant des réalités extrêmement diverses et définissant des positions souvent mobiles et changeantes, caractéristiques des formes modulaires de pouvoir décrites par Gilles Deleuze.
Prise dans les ambivalences de ces états de fait, l’action critique et politique à même d’en produire l’évaluation, la régulation, la valorisation et l’accompagnement opérationnel, fait alors face à des obstacles systémiques et épistémologiques majeurs qui limitent leur compréhension synthétique et empêchent l’émergence même d’une politique de développement capable de les surmonter.
Faisant face à cette ambiguïté structurelle, elle se retrouve non seulement troublée dans sa capacité à définir un horizon collectif, mais, prise dans un contexte macro-économique déséquilibré, ses perspectives de passage à l’échelle se trouvent limitées ou absorbées dans le devenir d’une forme de développement monopolistique.
Ainsi, si le foisonnement de ces pratiques émergentes pourrait constituer les conditions favorables à la transition vers de nouveaux modes de développement socialement soutenable et durable environnementalement, il constitue d’abord, faute d’un sous-bassement macro-économique et industriel solide, une condition de la mise en crise de l’accompagnement politique et économique de la transition, et à la poursuite et à la radicalisation de logiques de développement aux effets écosystémiques entropiques et toxiques croissants.
Mais si l’invitation de Gilles Deleuze revêt autant de contradictions, elle ne relève pas moins d’une urgence à affronter directement ces contradictions comme les conditions même de la pensée et de l’action. Et c’est en comprenant ces conditions comme porteuses à la fois du poison et du remède qu’il s’agit de transformer les moyens et les méthodes de la critique pour en même temps révéler les contradictions et tirer parti des potentiels latents d’un milieu en mouvement. Ainsi, la fonction de la critique trouve dans ces conditions l’occasion pour construire les outils et les méthodes pour projeter et accompagner l’émergence de nouveaux modèles de développement en faisant passer à l’échelle ses outils et ses modes d’action.

Symptomatique de ces nouvelles pratiques, le concept de smartification synthétise les tensions et les contradictions d’un modèle social en pleine mutation et constitue un objet transversal permettant d’expliciter et de problématiser les limites et les tensions propres à cette crise systémique générale. Loin de se limiter à l’instrumentation numérique des métabolismes sociaux, ce concept permet de regrouper des pratiques aussi diverses voire opposées que la généralisation des stratégies de smart-city, la prolifération des diverses tactiques agiles d’intervention dans les interstices des espaces délaissés ou d’occupation d’espaces de luttes ou à défendre, la ludification et la mise en partage des méthodes de travail et d’interaction dans les différentes sphères de la vie sociale. Avec des effets corollaires et des objectifs souvent divergents, ce concept, qui semble valoriser l’émergence d’une intelligence collective incrémentale renouvelée, opère donc comme un révélateur d’une tendance générale de transformation des modes d’action et d’organisation. Mais alors qu’il semble pouvoir agréger une multitude de pratiques parfois opposées ou contradictoires, il s’avère problématique pour construire une compréhension synthétique des réalités, fondamentalement paradoxales, qu’il recoupe. Ainsi, si ce concept opère comme un révélateur des contradictions des sociétés de contrôle et de leur forme de régulation, il ne constitue pas pour autant à lui seul un support suffisant pour soutenir la projection d’un avenir commun. Il s’agit donc de définir les limites et les capacités de ce concept et des réalités qu’il recouvre pour problématiser les enjeux, les organes et les processus permettant d’instrumenter les pratiques et les politiques d’une transition macro-politique soutenable.
Particulièrement opérant dans la fabrique de la ville, la smartification semble construire, au-delà même des projets de smart-city et dans ce que le concept d’ “urbanité numérique”² ne recouvre que partiellement, ce que nous pourrions appeler avec Ève Chiapello et Luc Boltanski³ un nouvel esprit des villes, réalisant de manière exemplaire les descriptions de Gilles Deleuze d’un pouvoir modulaire dans ce qui pourrait être désigné sous le terme de smart urbanisme. En effet, quelle ville n’a pas son Fab Living Lab et ses organes d’intelligence collective, ses instrumentations numériques et ses outils de data-analyse, ses Appels à Projets Urbains Innovants et ses expérimentations disruptives d’optimisation spatiale et sociale des espaces en transition, de modes de mobilités douces et partagées, ou encore de mise en commun de pratiques quotidiennes… rebattant les cartes des jeux d’acteurs et des responsabilités politiques, faisant apparaître tout un panel de nouvelles valorisations économiques et sociales ?

Sous le titre “De la smartification à l’urbanité contributive, pour une organologie de l’intelligence urbaine dans l’urbanité numérique” (titre non arrêté) je construis un projet de recherche articulant activité professionnelle et recherche théorique pour problématiser et instrumenter les enjeux, les organes et les processus d’une intelligence urbaine capable de projeter une politique de la ville dans un avenir soutenable. Cherchant ainsi à produire une pharmacologie⁴ de la smartification, le projet veux en problématiser les pratiques à partir d’une critique transversale. En développant les outils critiques pour instrumenter, valoriser et soutenir l’émergence d’une nouvelle intelligence collective, il vise à tirer des limites et des potentiels contenus dans les projets de smart urbanisme pour dessiner les contours de ce qui pourrait être appelé avec Bernard Stiegler, une organologie⁵ de l’urbanité noétique⁶.
Structuré autour des thèses portées par la Chaire de Recherche Contributive, et problématisant les concepts de l’économie de la contribution dans le champ de la fabrique de la ville, ce projet se construit pour mettre en place un dispositif de recherche permettant, dans le cadre du projet d’expérimentation territoriale “Territoire Apprenant Contributif”⁷ porté par l’EPT de Plaine Commune et la Chaire de Recherche Contributive, d’accompagner l’expérimentation et la critique de pratiques urbaines et architecturales contributives.
Actuellement en construction, et soutenu par la Chaire de Recherche Contributive de l’Institut de Recherche et d’Innovation, il est accompagné par le Laboratoire d’Histoire de l’Architecture Contemporaine de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nancy. Ouvert dans sa forme, ce projet s’oriente vers la construction d’un contrat CIFRE et est en phase de recherche de partenaire professionnel ainsi que d’encadrement universitaire complémentaire.

 

 

1) Gilles Deleuze, “Post-scriptum sur les sociétés de contrôle”, in L’autre journal, n° 1, mai 1990.

2) Dominique Boullier, L’urbanité numérique, Essai sur la troisième ville en 2100, Éditions L’Harmattan, 1999.

3) Ève Chiapello et Luc Boltanski, Le nouvel esprit du capitalisme, Collection Tel (n° 380), Gallimard, 2011.

4) “En Grèce ancienne, le terme de pharmakon désigne à la fois le remède, le poison, et le bouc-émissaire.
Tout objet technique est pharmacologique : il est à la fois poison et remède. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin, au sens où il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Cet à la fois est ce qui caractérise la pharmacologie qui tente d’appréhender par le même geste le danger et ce qui sauve. (…)
La pharmacologie, entendue en ce sens très élargi, étudie organologiquement les effets suscités par les techniques et telles que leur socialisation suppose des prescriptions, c’est à dire un système de soin partagé, fond commun de l’économie en général, s’il est vrai qu’économiser signifie prendre soin.
Sur le concept de Pharmacologie, développé par Bernard Stiegler et Ars Industrialis, voir la définition sur le dictionnaire en ligne d’Ars Industrialis à cette adresse : www.arsindustrialis.org/pharmakon
Pour plus de détails, voir, notamment, Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : De la pharmacologie, Flammarion, 2010 et Bernard Stiegler, Pharmacologie du Front national : Suivi du Vocabulaire d’Ars Industrialis, Flammarion, 2013.

5) “Ce terme est dérivé du grec « organon » : outil, appareil. L’« organologie générale » est une méthode d’analyse conjointe de l’histoire et du devenir des organes physiologiques, des organes artificiels et des organisations sociales. Elle décrit une relation transductive entre trois types d’ « organes » : physiologiques, techniques et sociaux. La relation est transductive dans la mesure où la variation d’un terme d’un type engage toujours la variation des termes des deux autres types. Un organe physiologique – y compris le cerveau – n’évolue pas indépendamment des organes techniques et sociaux.Organologie (Extrait), dans le dictionnaire en ligne d’Ars Industrialis sur internet à cette adresse : www.arsindustrialis.org/organologie-générale
Autour de la question urbaine de l’organologie, voir le séminaire Pharmakon 2018 “Exorganologie I – Panser la post-vérité dans la post-démocratie” à cette adresse : http://pharmakon.fr/wordpress/le-seminaire/seminaire-2018/

6) Reprenant le concept de smart-city à partir de la compréhension pharmacologique de l’intelligence, le concept d’urbanité noétique adresse la question de l’urbain à partir d’une organologie de l’intelligence collective. Il constitue en ça un cas de ce que Bernard Stiegler et Ars Industrialis définissent sous le terme de noopolitique. Sur ce concept, voir notamment : http://arsindustrialis.org/séminaire-trouver-de-nouvelles-armes-de-psychopouvoir-à-la-noopolitique-1-bernard-stiegler

7) Le projet d’expérimentation territoriale Territoire Apprenant Contributif est un projet d’expérimentation territorial débuté en 2016 visant à expérimenter pendant 10 ans un nouveau contrat de travail appelé « Revenu Contributif », basé sur le modèle des intermittents du spectacles, pour accompagner, soutenir et valoriser le développement d’une économie de la contribution. Ce projet est porté par l’EPT de Plaine Commune et la Chaire de Recherche Contributive. Il est présenté en détail sur le site dédié : https://recherchecontributive.org