LE TRAVAIL EXPLIQUÉ À UN SANGLIER MORT

Jusqu’au 19è siècle, la sphère que j’appellerais, plus largement qu’esthétique, symbolique, mais dont l’esthétique est une dimension de base, jusqu’au 19è siècle à peu près, disons jusqu’au début du 19è siècle, c’est la sphère de ce qu’on appelle les clercs. Les gens comme moi, les gens qui on passé une thèse, qui sont allés à la Sorbonne, ou bien qui sont des religieux, ou bien qui sont près des princes, ce qui viennent raffiner l’oreille des princes, Mozart par exemple, ce qui viennent raffiner l’oeil des princes, David, ou Watteau, au d’autres comme ça. Ces princes pouvant être des pontifes, des souverains pontifes, Michel-Ange.
Toute cette fantastique histoire de l’art, depuis Lascaux, à mon avis, a une fonction, comme disait Georges Bataille, somptuaire. C’est-à-dire que l’Art est là pour rien, gratis, c’est en plus, c’est en surplus, et c’est pour ça que l’Art représente Dieu, ou le sacré, ou ce qui est au-delà.
Dans les sociétés magiques, y a pas de concept d’Art, mais il y a une réalité artistique ; le travail esthétique des totems, des objets, y compris quand ils sont pas rituels, les objets usuels, qui sont surchargés, tous ces objets, de symbolique, renvoient à quelque chose qui est bien au-delà de ce à quoi est destiné l’objet, mettons, un harpon qui sert à chasser les phoques, chez les lapons, il est tout ciselé, pourquoi il est ciselé ? À quoi ça sert pour attraper un phoque ? À rien. Mais le facteur de harpon, il passe peut-être plus de temps à ciseler le manche qu’a fabriquer la lame, parce qu’il faut que son geste ai un sens, et ce geste de ne peut avoir un sens pour lui qu’a la condition de donner au phoque qu’il va tuer quelque chose de somptuaire, un temps de travail pour rien, par ce que cette homme là, il chasse le phoque, mais il sait que bien au-delà de la graisse du phoque, de la viande du phoque et de la peau du phoque, il y a quelque chose qui est dans le phoque, qui ne se mange pas, avec quoi on ne fait pas de vêtements, avec quoi on ne fait pas d’huile pour se chauffer ou pour s’éclairer, mais qui est lié à lui, qui est de l’ordre de la vie, et qui est de l’ordre de quelque chose qui est incompréhensible, mais qui est magnifique, et qui est le seul truc qui mérite de vivre, qui donne le droit de vivre, y compris à ce phoque, et qui donne le droit au lapon de tuer le phoque pour continuer à vivre en mangeant.
Un chasseur de phoque a une pratique esthétique, il marque son harpon, et cette marque, elle est absolument capitale, c’est ça qui lui donne une existence, et pas simplement un subsistance. Un chasseur de phoque, c’est pas du tout un mangeur de phoque, c’est un homme qui existe en relation avec les phoques, mais son souci dans la vie c’est pas du tout de manger des phoques ou de tuer des phoques, c’est à travers la chasse aux phoques, d’exister, et de rendre hommage, disons, au monde, dans sa modalités à lui.

Bernard Stiegler, À quoi sert l’Art, Janvier 2003, disponible en ligne à cette adresse.

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