DE LA PHARMACOLOGIE GÉNÉRALE _ x THÈSES POUR L’ESPACE CONTEMPORAIN

De la pharmacologie générale, x thèses pour l’espace contemporain, est un manifeste qui formule un programme théorique et pratique pour qui veut prendre position dans le champ de la critique et de la pratique de l’espace contemporain. Ce manifeste cherche à répondre à la question «comment et pourquoi construire aujourd’hui ?», en interrogeant le mode d’existence de l’être contemporain compris dans le cadre d’une époque de profondes mutations dans le rapport qu’il entretient avec son environnement, avec la société et avec lui même.
Au travers de la lecture de la pensée de Peter Sloterdijk et de Bernard Stiegler, j’ai proposé une interprétation de la notion de contemporain au travers d’une critique anthropotechnique du mode d’habitation et d’existence contemporain. Par la critique de la notion d’événement, j’ai tenté de soulever sa nature fondamentalement pathogène et catastrophique. À partir de cette anthropologie critique j’ai essayé d’envisager une manière de prendre position en tant que contemporain, en définissant les bases d’une pensée des situations dans laquelle la pratique architecturale pourrait être comprise comme organe potentiel d’une insurrection spatiale, pacifique et créative. Par la production d’une forme d’architecture socialisée et socialisante, cette pensée des situations cherche à ouvrir la possibilité de créer x situations et x positions qui peuvent impliquer un ensemble d’armes, à la fois techniques, psychiques et sociales dans des alternatives architecturales, intellectuelles et sociales qui sont toujours politiques et esthétiques.
Cette pensée des situations s’est développée dans la suite de la critique anthropologique de la société contemporaine et a été l’occasion de critiquer à partir de la pensée de la pharmacologie de Bernard Stiegler et du concept d’écosophie de Felix Guattari, l’oeuvre de Joseph Beuys. La compréhension anthropologique de son concept de l’élargissement de l’art a été l’occasion de produire, au travers de la notion d’écologie de l’esprit, les bases d’une pensée de l’action contemporaine.

LE CONGRÈS DE CONTEMPORANOLOGIE

L’homme politique _
 Mesdames, messieurs, chers contemporains. Nous attendons encore le principal intéressé des échanges que nous allons avoir ici tous ensemble. Mais en attendant qu’il se joigne à nous, je vous propose de faire le point sur les raisons de notre venue ici. Je prends la parole maintenant, car l’auteur m’a chargé de vous préciser un peu plus les motifs du congrès qu’il a voulu organiser avec nous. Vous vous imaginez que celui-ci a un aspect quelque peu spécial. Vous avez du être, comme moi, assez surpris par l’intitulé particulièrement floue de sa requête. Ainsi, je m’abstiendrais dans un premier temps de trop m’avancer sur le sujet même de ce congrès. Peut-être qu’au fil de nos discussions se dessinera un peu plus clairement, grâce à vos contributions, une image un peu plus claire de la question qu’il nous a posé, et des thématiques qu’elle ouvre pour chacun de nous. Si vous avez été convoqué, c’est pour les potentialités propre de vos spécialités, dans la perspective de développer des apports spécifiques et des contributions au projet que l’auteur mène au travers de ce congrès. J’ai personnellement un peu de mal à cerner ce projet, et me sens, en tant que représentant politique, un peu dépassé par le sujet, même si je retrouve des interrogations qui concernent des sujets auxquelles je suis confronté dans le quotidien de mon action politique. En effet, la densité thématique que propose l’auteur a tout d’abord un effet un peu aveuglant, et j’ai eu, dans un premier temps, un peu de mal à cerner où il voulait en venir. Mais c’est, je pense, la raison de notre congrès, que de tenter de rassembler les morceaux épars qu’il nous a donné. L’auteur m’a ainsi précisé, et c’est le seul indice qu’il a bien voulu me donner, que son objectif, en nous convoquant, était de créer quelque chose d’un peu spécial, une sorte d’évènement social, en nous rassemblant, avec nos mondes différents, pour faire émerger quelque chose. Je pense que c’est là le sens de ce congrès, de proposer non pas une ligne directrice, mais des croisements. Je pense que nous pouvons faire quelque chose ensemble. Personnellement, c’est je pense la seule chose qui est attendu de notre rassemblement, car tout seul, je ne saisis pas bien le rôle que je peux jouer, par exemple. Ainsi, je veux d’abord vous laisser la parole pour que vous puissiez  faire émerger des thèmes à partir de vos analyses respectives. Je ne sais pas ce que vous pensez de votre place dans ce congrès, et comment vous avez pu vous situer dans cet ensemble thématique qui nous est proposé. Si vous pouviez tout d’abord donner vos impression à chaud.
L’architecte _
Je voudrais ajouter quelques précisions à cette entrée en matière. En tant qu’ami proche de l’auteur, je suis un peu au fait de ses intentions. Et vous avez vu juste ; en effet, je ne pense pas que l’auteur ai d’idée précise de ce qu’il attend de ce congrès. Je pense qu’il a une stratégie plus indirecte, et qu’il cherche plus à faire émerger quelque chose de notre rencontre. C’est dommage qu’il ne soit pas là, il pourrait mieux nous exposer ses idées la dessus. Mais je ne sais pas vraiment ce qu’il attend précisément. Je pense qu’il a besoin de nous pour faire émerger quelque chose, et je l’ai vu souvent lutter face aux questions qu’il vous soumet. En fait je pense même qu’il a réellement besoin de s’appuyer sur nous pour penser. En tant qu’architecte, je comprends un peu de ses doutes, et des difficultés qu’il a à penser seul. Comme moi qui ne construit qu’à travers les autres, et avec eux, je pense qu’il a besoin de vous comme personnages de son univers théorique. Vous avez en quelque sorte la tâche d’incarner des rôles dans une histoire qu’il ne peut écrire seul. Je pourrais prendre la parole par rapport à celui que je pense pouvoir prendre dans son univers, mais pour l’instant je vous laisse donner vos impressions.
L’anthropologue _
Oui. M. l’homme politique, je voulais dans un premier temps revenir sur ce que vous disiez, concernant la difficulté à cerner une ligne claire dans son ambition de nous mobiliser dans ce congrès. Je comprend qu’en tant que politicien vous soyez confronté à cette densité comme d’un obstacle dans l’établissement d’une ligne claire, et que cette difficulté fait, il me semble, toute la difficulté de votre mission. Et je pense que vous avez raison en disant que l’auteur cherche plus à mobiliser qu’à proposer. Et en tant qu’anthropologue, et déchargé dans un certains sens du rôle du décisionnel, j’appréhende cette densité avec un regard assez méthodique. Car cette densité est ce qui constitue le fond de commerce de ma pratique. Je ne veux pas m’avancer, mais elle constitue, je pense, la matière même du fait humain, et ne pas tenter de la réduire à une ligne discursive trop réduite constitue une démarche louable. Et je pense que la démarche de l’auteur tient par là dans une sorte de malice stratégique, que je laisserais à M. l’artiste le soins de d’expliciter, car je pense qu’il y a là une position affichée, un parti d’écriture. Mais en tant qu’anthropologue je suis intéressé par cette manière d’interroger le présent de notre rapport au monde comme fait anthropologique général. Je comprend qu’il soit difficile d’en tirer une synthèse claire, mais dans un premier temps, mobiliser des outils pour tenter de cerner cette matière même constitue un axe de recherche particulièrement riche. Et M. le journaliste, je pense que vous pouvez acquiescer de l’urgence et de l’importance d’une telle démarche, au regard de l’actualité, et des profondes mutations qui modifient toujours plus fortement le rapports que nous avons avec le monde. En tant qu’anthropologue, je soutiens que ce chantier est fondamental, et que l’urgence avec laquelle il se manifeste est une des raison de notre rassemblement.
Le journaliste _
Tout à fait. Le journalisme, dans un premier temps, adopte cette stratégie que vous développez en tant qu’anthropologue. Mais je pense que le temps que nous traitons n’est pas le même. Si vous me le permettez, je ne suis pas un spécialiste, mais l’anthropologie étudie les faits humains, en général, sur un temps plutôt long, et replace les spécificités locales dans un discours général, et fait constamment cet aller/retour entre le spécifique et le général. Je veux dire par là le général du fait humain sans distinction. Le journalisme étudie le présent, le fait brut dans un continuum temporel et géopolitique spécifique qu’il essaye de baliser et de cerner. Il est aussi en ça bien plus récupéré par le politique, qui, de par son rôle décisionnel, est particulièrement concerné par ce discours à court terme. Le journaliste a, à ce compte là, un rôle politique très important, surtout actuellement où le lien entre l’histoire et le présent tend de plus en plus à se distendre, voir à disparaître. Je veux dire, nous avons, nous journalistes, un rôle très critique dans ce rapport au présent que l’auteur a voulu problématiser. Et je pense qu’il nous a adressé une critique farouche avec sa pensée occasionnaliste. En basant son rapport au temps et au contemporain à partir de la pensée de G. Anders, il tacle la discipline d’une bien belle manière en prenant le rôle que nous aurions du avoir en tant que critique de notre temps. Albert Camus, qui était journaliste, avait pris ce rôle là en 1945. Il incarne cette conscience du présent, à partir de sa position d’homme de lettre, de romancier et de philosophe. Il était en ça un modèle. Je pense, M. l’anthropologue, que nous pourrions tous les deux nous inspirer d’une telle démarche, pour prendre le rôle que nous avons dans la société. Et M. le politique, je pense que vous avez tout à gagner à effectuer cette synthèse dans l’hypothèse d’un positionnement critique et inchoatif. Vous avez ce rôle là, de synthèse et de médiation. Une place bien ingrate. Nous aurons l’occasion d’en reparler avec M. L’artiste, qui a sur ce point quelque chose à dire il me semble.
L’artiste _
Oui, je pense que nous pourrons avoir des échanges passablement échauffés sur ce sujet. Mais dans un premier temps, j’aimerais entendre M. le philosophe sur cette question du présent, et sur cette position face à la densité du monde comme sujet de réflexion. Je pense que je ne peux pas m’avancer sans situer un peu plus le champs réflexif de l’auteur.
Le philosophe _
Alors. Vous avez déjà parlé de beaucoup de choses. Et je peux dire que tout ceci est très intéressant, et que nous pourrions en parler longuement. Et pour vous répondre,  pour envisager cette question de la densité, je comprends messieurs que vous envisagiez vos positions respectives en rapport avec la problématique que l’auteur soulève par là. Et je participerais volontiers aux débats que nous pourrions, je pense, avoir avec M. l’artiste, car vous avez raison de soulever l’aspect volontairement littéraire de la proposition ; je pense que c’est en effet l’aspect qui défini le plus ce travail, dans l’utilisation d’images comme mode de formation du discours. Mais je pense qu’il faut appréhender également cette proposition dans les notions qu’elle met en oeuvre. Car, quand même, ceci n’est pas rien. Je veux dire, les partis pris théoriques que ces images génèrent et évoquent, ce sont des sujets qu’on ne peut pas prendre à la légère, avec seulement la force des images. Je voudrais revenir sur cette thèse principale, la question anthropotechnique. Ce n’est pas une mince affaire. Nous pourrions débattre longuement sur les aspects historiques et politiques qui ont fait émerger cette idée sur le devant de la scène philosophique, et anthropologique. Car je pense que cela constitue le coeur du problème philosophique que cherche à poser l’auteur. Quand même, il prend toute une série de bifurcations discursives pour présenter cette notion. Je veux dire, l’introduction de la problématique à partir de G. Anders, vous avez raison M. le journaliste, la stratégie de l’occasion est un gros problème pour vous, et il l’est d’autant plus qu’il devient philosophique. Vous voyez, nous ne pouvons pas penser tout ceci sans cette question anthropotechnique. G. Anders fait de cette stratégie de l’occasion un discours philosophique. Et sans ce discours, je pense, vous avez raison M. l’artiste, nous ne pouvons pas penser la dimension formelle du projet de l’auteur de manière pertinente. Il faut, je pense, évacuer l’aspect romantique qui en ressort de prime abord. Car je pense, si, oui, le discours de G. Anders peut favoriser cet aspect sentimental de l’approche anthropotechnique, il faut le dépasser, et envisager les implications philosophiques de ses développement, sans s’arrêter forcément à ses thèses personnelles. Et je pense que l’auteur a été conscient de ces limitations, et ne s’est servit de G. Anders que pour mieux situer son propos au niveau historique, et comme point de départ. Car la thèse anthropotechnique qui en découle n’est pas issue de G. Anders. Seulement, le thème de la honte prométhéenne est particulièrement clair pour introduire un débat sur le rôle de la technique dans le rapport que nous entretenons avec nous même et avec le monde. Mais ce n’est pas avec G. Anders que l’auteur pense la thèse anthropotechnique. Il situe vite cette question dans un jeux de miroir entre la thèse anthropotechnique telle que la formule P. Sloterdijk, et la thèse pharmacologique que construit B. Stiegler, et c’est dans cet aller retour entre les deux thèses que doit se comprendre le travail de l’auteur. Et c’est là que se joue le combat philosophique qui vous met tous en question. Et l’auteur reprend un peu des discours de ces deux penseurs. Déjà, au niveau formel. Le style de P. Sloterdijk a directement inspiré la stratégie de l’auteur pour développer son propos, et je pense que c’est en hommage à P. Sloterdijk que nous sommes tous ici. Car la forme du congrès, dans cette optique, est un peu une métaphore de la pensée sloterdijkienne, dans la manière dont elle incarne une typologie pluridisciplinaire, et quelque peu associative. Je veux dire, la pensée écumeuse de P. Sloterdijk, constitue déjà un parti pris théorique et une stratégie discursive que reprend l’auteur. Déjà, au niveau de l’histoire des idées, la position de P. Sloterdijk, que reprend l’auteur, et pour situer la question anthropotechnique dans un champ critique spécifique, se veut se positionner, dans la suite de ce que l’auteur introduit à partir de G. Anders comme stratégie de l’occasion, dans la crise intellectuelle que traverse la société, et ce n’est que comme ça que la question anthropotechnique peut se penser. En effet, celle-ci émerge comme question centrale du siècle et prend pour l’auteur, d’après P. Sloterdijk, le rôle de catalyseur des tensions intellectuelles et historiques. Je veux dire, la thèse de P. Sloterdijk que reprend l’auteur pour penser le siècle, à partir du design industriel, de la pensée de l’environnement et de la pratique du terrorisme, c’est le fond de la thèse anthropotechnique, selon laquelle on ne peut pas penser les formations et les déformations des sociétés en dehors d’une pensée des dispositifs techniques qui rendent possible ces mutations. Et c’est là que l’auteur situe sa pensée dans l’articulation avec celle de B. Stiegler, pour faire émerger des thèmes analytiques à même de problématiser la thèse  anthropotechnique. Ces thèmes pourraient être soumis à une lecture critique, mais cela nous porterais trop loin, et demanderais une séance spéciale de notre congrès. Je pense, et je rejoins ici l’auteur dans sa stratégie  de thématiser cette question anthropotechnique avec vous messieurs, et en s’appuyant sur des thèmes qui vous mettent en question. Bon, j’ai beaucoup parlé, mais il me semble qu’il était nécessaire de situer les enjeux théoriques de cette proposition, pour bien situer le propos et ne pas se laisser leurrer par son aspect imagé, et au contraire, situer la manière dont cette stratégie se construit à partir de cette pensée anthropotechnique. Peut-être que, mesdames, messieurs, vous pouvez nous aider, car je pense que l’auteur a mis vos situations en porte-à-faux pour cerner la question anthropotechnique, et il n’a pas été tendre avec vous ! Peut être que Mme l’archéologue vous pourriez exprimer un peu du désarroi dans lequel l’auteur vous à mis par son entrée en matière. Je comprend que votre situation ne soit pas des plus évidentes…
L’archéologue _
En effet. Je dois vous avouer que j’ai été un peu surprise de ma convocation dans ce congrès, où, il me semble, d’autres pourraient avoir une place plus importante dans ce chantier contemporain. Je pense à vous principalement, messieurs le journaliste, l’homme politique ou vous également, M. l’anthropologue. Il me semble que vous avez un rôle à jouer à la place de celui que l’auteur m’a attribué. Mais j’accepte la convocation, car je pense que la volonté de l’auteur, certes un peu iconoclaste , était de marquer le coup. La critique de l’archéologie par laquelle il a introduit sa réflexion sur le contemporain, se justifie quand même tout à fait. Certes, l’archéologie semble une discipline bien inutile pour penser le contemporain, mais, par contraste, elle incarne ce qu’il n’est pas justement, de prime abord. Je n’en veux pas à l’auteur pour la véhémence de son propos. Je pense qu’il voulait par là marquer un peu les esprits pour situer l’urgence avec laquelle il développe sa pensée. Et je pense que M. le scénariste, et vous également, M. le cartographe, avec qui je partage au final beaucoup, ne devez pas tenir rigueur à l’auteur d’avoir ainsi mis en cause vos disciplines. Car je pense que derrière cette attaque se situent des enjeux que nous n’avons pas à éluder par corporatisme. Et si nous sommes réunis dans ce congrès, la seule chose utile que nous pouvons faire est participer au débat. Pour ma part, j’accepte volontiers le défi lancé, et accueille avec enthousiasme cette invitation à la transdisciplinarité, qui je pense est une invitation a incarner notre discipline dans un discours général sur la société, et dépasser ainsi leur nature technique. En tous cas, en ce qui me concerne, j’ai pris cette invite en ce sens, pour dépasser l’aspect purement technique d’une part de mon travail. Car l’injonction faite par l’auteur envers l’archéologie, qui n’est pas une attaque directe, mais plutôt une discussion, ouvre à une complémentarité dans laquelle je me retrouve. L’injonction de l’auteur à développer une archéologie du temps contemporain m’a fait réfléchir sur ma discipline, et sur la stratification qu’elle opère sur l’histoire. Je pense que l’auteur aimerait qu’une telle stratification du contemporain soit rendue possible par une discipline ad hoc, et c’est ce qui m’inspire comme ouverture vers une transdisciplinarité par laquelle l’archéologie peut devenir une arme critique. En effet, dans sa tentative de stratification du contemporain, une pensée de l’histoire émerge des motifs de la pensée de l’auteur. En effet, la question de l’évènement qui émerge de sa pensée du contemporain est introduite par une question d’histoire qu’il essaye d’envisager dans une critique de son mode de production. Et cette question historique est articulée par l’auteur à une question spatiale. En effet, à partir du témoignage de G. Anders, l’auteur essaye de remonter à cet instant dans lequel s’est constitué les couches de l’évènement. Et il y a derrière cette tentative une interrogation de l’archéologie. Comment tant de ruines ont pu être fabriquées en si peu de temps ? Et l’auteur pose ici la question d’une limite que doit envisager l’archéologue. À quel moment la question spatiale de l’archéologie rejoint la question identitaire telle qu’elle se constitue comme relation à l’espace ? C’est cette question qui invite à une transdisciplinarité, pour tenter de penser la genèse de l’histoire et de la formation des couches mentales par lesquelles se constituent les mémoires. Et c’est là, M. le philosophe, que nos interrogations se rejoignent. La thèse anthropotechnique que développe l’auteur à partir d’une critique de la formation du présent interroge cette relation qui se tisse entre les esprits, les identités, les espaces et les temps. Et M. l’homme politique, et M. l’architecte également, votre place est ici profondément interrogée par l’auteur dans cette perspective d’une crise de l’histoire rendue critique par le présent. Il vous pose directement la question : comment pouvez-vous, vous qui vous proposez à l’organisation des espaces de la vie, prendre position dans un acte politique historique, dans la crise du présent, et comment vous proposez vous à thématiser et normaliser la catastrophe ? M. Le scénariste, votre rôle est ici d’ailleurs sacrément battu en brèche, même si l’auteur vous donne une place très importante.
Le scénariste _
En effet, et je dirais même qu’il a sacrément augmenté ses attaques à propos de nos discipline. Pas directement la mienne, qu’il n’implique pas directement, mais beaucoup celle de vous, M. l’architecte, et vous M. l’homme politique, qui ne prenez pas le beau rôle, et ce n’est peu dire. Mais je penserais surtout à vous, M. l’ingénieur, qui êtes mis dans situation bien inconfortable… Mais je veux dire également, je n’ai pas non plus un rôle facile dans cette histoire, car l’auteur me charge quand même de mobiliser toutes vos énergies dans une critique anthropotechnique radicale. Vous voyez, en tant que scénariste je peux imaginer des histoires pour thématiser les motifs d’une critique sociale, dans ce que l’auteur désigne comme une nouvelle science des fictions anthropotechniques contemporaines, mais je ne peux le faire qu’à partir d’une pensée claire de vos domaines d’action respectifs. Et la critique qu’entame l’auteur ici est bien succincte, mais, je reviens à ce que vous disiez M. le philosophe, concernant la manière dont il problématise la question anthropotechnique en mettant en porte-à-faux nos disciplines respectives. Vous pourriez nous aider ici à situer cette question anthropotechnique. Vous voyez, la question de la grammatisation, en tant que scénariste je me dois de la penser, et l’auteur me donne par rapport à cela une tache bien délicate. Et je pense que nous ne sommes pas de trop pour penser les enjeux et les mécanismes liés à la question des fictions anthropotechniques. Il y aurait une vaste critique à faire de cette pensée de la grammatisation comme mode technocratique de création de l’histoire, que l’auteur ne présente pas avec les plus beaux lauriers… C’est peu dire. Il y a un chantier ici que l’auteur entrouvre, avec des pincettes, mais dans lequel il faudra un jour se plonger. Car certains l’ont déjà entrepris, mais leurs intentions ne sont pas forcément des plus louables. L’auteur m’a chargé d’une mission éthique dans ce chantier, mais je ne peux décemment pas tenir un rôle d’autorité morale sans un réaction ferme au niveau  décisionnel. C’est, permettez moi M. le cartographe, c’est ce que l’auteur a voulu problématiser en convoquant votre discipline, dont il a interrogé avec une force d’exagération rare.
Le cartographe _
En effet, oui, il me semble que sans être accusé d’une responsabilité particulière, quoi que, je pense que certains pourraient parler du lien entre cartographie et politique, ma discipline est également, vous avez raison Mme l’archéologue, nous partageons une discipline très proche, interrogée par l’auteur et problématisée dans son entrée en limite. Si l’auteur a dessiné les motifs d’une anthropotechnique « pure » dans ses deux premiers chapitres, en convoquant vos disciplines, Mme l’archéologue et M. le scénariste, pour illustrer une crise de l’espace hors-limite, la manière dont il s’est appuyé sur la cartographie pour penser les limites de cette crise propose un terrain de jeu particulièrement fécond pour penser le cadre d’une politique générale des espaces fragiles dans laquelle la question de la cartographie tient une place importante, si on la pense comme discipline des limites anthropotechniques. L’auteur développe à partir de l’image de la cartographie le début d’une éthique des milieux fragiles rendu nécessaire par l’entrée en limite des mode anthropotechniques d’existence. Et je suis un peu flatté de me voir ainsi porteur d’une telle éthique, et je suis heureux de pouvoir en partager la responsabilité avec vous. Car cette responsabilité, que l’auteur fait émerger de notre fragilité commune, demande de mobiliser tout un arsenal stratégique pour penser une habitabilité de ces milieux fragiles, et c’est une vaste tache que soulève par là l’auteur, et qui demande de faire le point sur cette idée anthropotechnique, dont M. le philosophe a eu raison de soulever l’importance. Car à partir de cette thèse l’auteur fait une hypothèse théorique et critique qu’il s’agit d’appréhender dans toute sa complexité.
Le philosophe _
Vous avez raison, et je me garderais bien ici de reprendre l’ensemble des développements que l’auteur a entrepris à partir d’une critique de cette pensée anthropotechnique, dans la confrontation encore une fois entre la pensée de P. Sloterdijk et B. Stiegler. Mais je voudrais signaler que dans cette histoire l’hypothèse critique qu’il propose au travers de la pensée pharmacologique constitue un levier pour penser tous les développements qui suivent cette critique de la fragilité de l’habitation en général, et d’autant plus celle contemporaine.
L’architecte _
Oui, et excusez moi de vous couper ici dans votre élan, mais je tiens à souligner l’importance de cette hypothèse critique dans la pensée et dans les positionnements de l’auteur. Elle constitue le coeur de sa pensée des espaces contemporain qu’il a essayé de développer avec vous, et articule l’ensemble de la stratégie d’écriture qu’il est nécessaire de synthétiser ici si nous voulons tirer quelque chose de ce congrès. Moi même, en tant qu’architecte, je pense que ma pratique est remise en cause par cette conception pharmacologique de notre mode d’existence, et les hypothèses qu’il formule à partir de cette conception théorique, M. l’artiste pourra en témoigner quand il sentira qu’il pourra apporter son point de vue au débat, rendent particulièrement crucial ce moment que nous partageons ensemble. Je tiens à le préciser tout d’abord, et M. Le philosophe pourra acquiescer, l’importance de sa critique de la théorie des sphères dan la comparaison des pensées de P. Sloterdijk et de B. Stiegler. En effet, je me sens particulièrement impliqué, en tant qu’organisateur de l’espace, dans cette critique de la pensée spatiale de qu’opère l’auteur à partir de la critique de B. Stiegler. Et je suis particulièrement sensible à l’ouverture qu’il fait dans cette critique à une hypothèse esthétique politisée dans laquelle il nous implique tous, et qui constitue un chantier à partir duquel nous pouvons penser ce congrès dans lequel nous nous trouvons réunis. Et je pense que M. l’anthropologue peut acquiescer que le passage qu’il fait là d’une anthropotechnique à une écosophie constitue un geste théorique majeur dans l’ensemble de sa pensée, et qui implique ce congrès comme acteur à venir d’une critique de cette hypothèse, autant sur un niveau théorique, mais surtout comme mise en pratique. Par là, madame, messieurs, il nous faudra continuer le travail là où il a été laissé par l’auteur, et ouvrir à partir de ce qu’il nous a communiqué. Et peut-être, à moins que M. le philosophe vous ne vouliez rajouter quelque chose, je pense qu’il est maintenant temps de laisser la parole à M. l’artiste qui, il me semble, a quelques trucs à nous dire concernant cette hypothèse qu’a fait l’auteur d’une pensée générale d’une culture des milieux fragiles.
Le philosophe _
Non, je pense que vous avez bien résumé les enjeux de la pensée pharmacologique que développe l’auteur, je pourrais juste rajouter, pour mettre quand même des mots sur cette hypothèse critique, que les fondements théoriques et analytique de cette pensée pharmacologique s’articulent à partir d’un arsenal de concepts que B. Stiegler développe avec l’association Ars Industrialis qu’il préside, et qui se développe de manière très organisée en notions et en définitions que l’auteur a tenté de faire siens sans les épuiser, pour les mobiliser comme médias de la formulation de son hypothèse critique. C’est à partir d’eux que se forme l’hypothèse centrale de la pensée de l’auteur pour conclure ce présent travail, et qui lui permet de l’organiser en concepts clairs et synthétiques. La triple problématique de l’organologie, de la transindividuation et des milieux associés que l’auteur développe comme support de sa réflexion sur l’écosophie comme synthèse d’une culture des alternatives politiques et sociales, repose sur les concepts développés par Ars Industrialis, et ils forment un ensemble de concepts qui peuvent servir pour le développement de ces rencontres de contemporanologie.
L’anthropologue _
Oui, je vous rejoins dans cette précision. Nous avons besoins d’un tel arsenal pour entamer, comme B. Stiegler y appelle, une nouvelle critique de l’anthropologie qui prenne à son compte la question anthropotechnique comme mode de production des sociétés, et, je vous remercie M. l’architecte pour cette précision, développer en miroir à cette critique anthropotechnique, une pensée de la culture qui nous implique tous dans un devenir commun dans lequel ce genre de congrès doit faire émerger des pistes pour une politique générale des usages des anthropotechniques. Celle-ci doit formuler un codes des anthropotechniques qui arrive à réimpliquer les êtres dans des devenirs articulés et individués, comme le propose l’hypothèse écosophique, à laquelle je témoigne de tout mon amitié. Et je pense qu’à partir de là, nous pouvons entamer une discussion à propos des motifs de cette écosophie, dans laquelle nous sommes tous impliqués. Et madames, messieurs, je pense que nous avons pas mal de choses à apprendre de M. l’artiste sur ce point car il me semble que l’auteur lui donne un rôle particulièrement central dans son travail.
L’ingénieur _
Je voudrais juste intervenir, si vous me le permettez M. l’artiste, avant que vous nous entrainiez dans vos considérations sur le sujet. Je n’ai pas été convoqué par l’auteur dans son travail, mais il me semble que ma présence ici, malgré le fait que j’ai été invité parmis vous au dernier moment, n’est pas si incongrue. En effet, je voudrais revenir sur cette question de l’anthropotechnique. Il me semble que je suis particulièrement concerné par cette question, et que je ne peux pas faire fi des développements que l’auteur fait à ce sujet avec vous. Car il me semble que pour l’auteur, j’aurais tout à gagner à apprendre de vous concernant la question de la culture que M. l’artiste va surement évoquer plus en profondeur. Je voudrais dire que, par formation, je m’astreins à une rigueur de travail et à une précision particulière, par la logique qui dirige d’une certaine manière mes procédures de travail. Et que je suis un peu décontenancé par la tournure que prends le débat. Si je peux comprendre assez facilement la thèse pharmacologique, dans laquelle la question anthropotechnique, qui concerne directement mon travail, occupe une place centrale comme terrain de jeux d’une toxicité que je peux totalement saisir, je ne vous suis pas vraiment sur les question littéraires qui y sont associées. Cela dépasse très largement mes compétences, et je pense qu’il y a un effort à faire pour intégrer un discours sur les anthropotechniques assez fort pour inclure une pensée technique rigoureuse. Je dis ça, mais M. l’artiste avez surement quelque chose à dire sur la question.
L’artiste _
Et bien vous avez raison de poser la question ainsi. Je ressens un gêne dans votre propos, et je pense qu’il est légitime, et même primordial. J’aimerais parler avec vous de cette question, car elle ne concerne pas uniquement vous, M. l’ingénieur, et M. l’homme politique peut, je pense, en témoigner. Nous sommes tous dans une situation charnière, et nous devons absolument proposer un discours que tout le monde puisse appréhender. Je veux dire, si nous voulons que des alternatives émergent maintenant d’un peu partout, il en faut pas en rester à des considérations littéraires sur le style, où sur la recevabilité théorique de telle position. Si nous voulons voir toutes ces émergences, toute cette dynamique, il faut mobiliser les forces là où elles sont, car elles nous ne les trouverons pas ailleurs, et nous ne les fabriquerons pas non plus. Je veux dire, nous avons tous la responsabilité de trouver ces énergies là où elles sont mises en question. Il ne faut pas prendre les gens pour ce qu’ils ne sont pas, à partir de considérations tirées de je ne sais quelle lubie théorique. Et vous incarnez bien cette question M. l’ingénieur, en posant le problème de cette manière. Je pense, que comme vous, et comme nous tous si nous regardons le monde de manière un peu naïve, un peu simple, je ne veux pas dire que votre regard est naïf, et que vous le soyez vous même, je veux dire, il faut regarder le monde avec le regard que tout le monde peut y porter de manière simple. Tout le monde a compris, sans être théoricien, cette question de la pharmacologie, des anthropotechniques. Alors peut-être, il y a un chantier à mener pour éviter de se leurrer sur les effets aveuglant de ces pharmaka, excusez moi ce langage savant, et d’éviter au maximum la formation de ces discours sur des bouc-émissaires, pour proposer un discours précis sur ces effets toxiques propres au monde contemporain. Mais je voudrais revenir sur le fond de ce que je disait, sur le rôle que nous avons dans la formation de cette culture. Je disait que nous devions diriger notre attention sur le terrain même de l’émergence de ces alternatives, par lesquelles se forme la culture. Je veux dire, tout homme est un artiste, c’est fondamental de penser ça, car ça vous concerne directement. Et M. l’anthropologue, vous avez là un gros chantier à faire, et pas tout seul, au travers de cette question anthropotechnique, en mettant à profit vos connaissance avec nous, M. l’homme politique, si vous voulez faire émerger des pistes d’alternatives. Il vous faut absolument former des images claires de la situation, et si vous n’arrivez pas à développer l’imagination nécessaire pour former ces images, elles se manifesterons quoi qu’il arrive, sous forme effrayante s’il le faut, et je pense que ça ne vas pas tarder. On voit bien autour de nous. Bref, je ne veux pas m’appesantir la dessus, même si c’est très important. Ce que je veux dire, c’est que tout homme est un artiste, et la sculpture sociale demande en même temps beaucoup d’imagination pour former des concepts neufs, mais cela demande aussi beaucoup de volonté pour incarner ces idées, et pour les incarner avec ceux qui les développent. Et je veux dire, si l’artiste a un rôle, c’est bien là, et je ne veux pas vous remplacer M. l’homme politique, mais je veux dire, il faut que vous soyez un artiste également, il faut que nous travaillions ensemble pour faire émerger ces alternatives, et il faut que ce soit communicatif, il faut trouver la forme adéquate pour travailler, il faut quitter ce congrès, pour qu’il soit effectif. Nous devons en nous-même nous faire une image forte du sens de ce congrès, au niveau pratique je veux dire, il faut que nous nous formions une image claire de notre action qui dépasse ce congrès, pour qu’il puisse servir à faire émerger du corps social lui même ce qui en sortira de toute manière. Il faut nous tenir prêt, et être dans une disposition spécifique pour accueillir ces alternatives. C’est que comme ça que nous trouverons une manière de travailler qui puisse être réellement contemporaine, je veux dire, c’est ce que nous cherchons ici. Vous me posiez indirectement la question du style, à partir des interrogations que vous aviez sur la forme de ce que nous a communiqué l’auteur, mais je pense qu’il faut oublier cette question. Si vous vous posez cette question, vous ne voyez pas que c’est justement à ce que je viens de vous exposer que veux vous mener l’auteur. Je veux dire, par son travail, il avait une intention spécifique, et il l’a incarné avec une certaine malice, et une certaine générosité. Je pense que ça a été pour l’auteur, d’une certaine manière un exercice. Il lui a donné une forme de manifeste, mais ce n’est que dans un but polémique. Derrière cette emphase, il y a une idée, je veux dire, il avait une intention. Son aspect littéraire a une pure raison inchoative, qui tient dans la volonté de former des images du monde contemporain, des images qui peuvent faire penser. Tout l’aspect théorique vient de là, et l’effort qu’il a produit pour articuler cet aspect théorique avec un mode d’exposition des notions à partir d’associations mentales, de collages, tient dans une volonté délibérée. Je pense qu’il voulait marquer le coup, et marquer les esprits. Et je ne pense pas qu’il voulait délimiter un terrain d’action, mais ouvrir des projets, ouvrir des pistes pour des pratiques critiques et créatives, il voulait nous mettre en action.

À ces mots, un silence s’installa parmi les membres du congrès, et en continuant d’attendre l’auteur, tous retournèrent à leurs méditations, pensant à ce congrès qui venait de commencer…

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