LA HULOTTE

Nous nous sommes installés dans un appartement sale. Nous avons rampé au sol et balayé les plafonds, nous avons acheté de la peinture blanche et avons redonné une jeunesse à des murs plus âgés que nous. Nous avons fait les encombrants pour voir ce qu’il y avait. Nous avons trouvé du bois dans la rue et nous avons envahi le salon de palettes. Nous avons transformé notre appartement en atelier de menuiserie où nous avons improvisé avec nos petites mains des petites choses que nous avons installées dans nos chambres. Nous avons fait des croquis pas finis sur des feuilles volantes. Nous avons respiré la poussière en mangeant des pâtes. Nous sommes allés acheter des clous en vélo, et nous en avons récupéré d’autres en démontant des palettes. Nous avons transformé un meuble de cuisine en établi et nous y avons découpé des morceaux de bois pour les assembler entre eux. Nous nous sommes fait des échardes en montant des structures coincées entre le sol et le plafond. Nous avons acheté du feutre pour ne pas abîmer l’appartement avec nos petits objets en bois puis nous avons fermé les espaces avec des fenêtres et des rideaux. Nous avons installé nos affaires dans les petites chambres faites entre deux maquettes d’architecture et nous y avons dormi. Nous y avons lu et baisé, dormi et fait l’amour. Nous avons trop bu et dansé. Nous avons lu et joué de la musique. Nous avons invité des gens et tourné un film. Nous avons cuisiné et rangé, nous avons mangé et balayé. Nous avons regardé des films et des concerts. Nous avons réparé nos vélos et nous avons fait des nuits blanches. Nous avons dormi toute la journée et nous avons lu des choses invraisemblables. Nous nous sommes tus pendant des heures et nous avons rêvé des mots dorés. Nous avons joué aux cartes en écoutant le silence et nous avons parlé sur des cartes. Nous avons joué de la musique en invitant des amis. Nous avons rencontré des gens et en avons hébergé beaucoup. Certains sont restés et d’autres sont partis. Nous avons rempli notre appartement de choses inutiles et nous en avons jeté d’autres. Nous avons fait un million de gestes insignifiants mais qui voulaient dire quelque chose. Nous avons essayé de les comprendre, mais nous avons vu qu’ils nous échappaient, et nous avons continué à faire ces millions de gestes insignifiants dans notre quotidien fragile et silencieux.

Photographies : Ludmilla Cerveny