ABÉCÉDAIRE

AARCHITECTURE

nom féminin
dérivé de Architecture, n. f. Du latin architectura (« architecture, construction »)

Stratégie transversale d’exploration des potentialités critiques et productives de formes relationnelles de productions spatiales.

La notion synthétique d’aarchitecture désigne une démarche transversale qui interroge les potentialités critiques et productives de formes relationnelles de productions spatiales. Elle constitue une stratégie réflexive pour construire une pratique critique de l’architecture en s’articulant avec des univers de sens multiples pour explorer de nouveaux modes de faire et de nouveaux espaces de travail dans le champ de l’architecture. Mobilisant autant l’expérimentation artistique que la production théorique et architecturale, cette démarche part de l’exigence de transversalité inhérente à l’architecture pour s’impliquer comme outil et média de l’émergence de nouveaux milieux de vie. Engageant ainsi les métabolismes urbains dans des processus apprenants, aarchitecture veut accompagner et valoriser le développement de nouvelles richesses spatiales et sociales.

aarchitecte.wordpress.com

ADOPTION

Adaptation est un terme qui dérive d’« adaptare » qui signifie rendre apte à ou ajuster à ; joindre ou conformer.
C’est une idée banalement darwinienne que d’affirmer que plus un vivant est adapté moins il est adaptable, moins il peut adopter un nouveau milieu. Quant à l’homme, chacun sait bien qu’il ne s’adapte pas à son milieu puisque, bien plutôt, il adapte son milieu, qui, de ce fait, n’est plus seulement milieu de besoin mais milieu de désir.
Adoption est un terme qui dérive d’« adoptare » qui signifie opter ou choisirgreffer ou acquérir. Toute individuation humaine est un processus d’adoption, et la santé d’une individuation se mesure à sa possibilité d’adoption – d’un mode de vie, d’une technique, d’une idée, d’un étranger, etc. Le « faire sien » qu’est l’adoption suppose une participation de ce qui adopte à ce qui est adopté.

Adapter/adopter. L’adoption est le processus d’une individuation, c’est à dire d’un enrichissement, tandis que l’adaptation est une désindividuation : une restriction des possibilités de l’individu. S’adapterà une norme n’est pas adopter une norme : dans le premier cas, la norme est posée indépendamment de celui qui s’adapte, dans le second, la norme n’existe que si elle est adoptée. L’adaptation est un rapport entre deux termes qui préexistent à leur mise en rapport, tandis que l’adoption est une relation telle que les termes ne préexistent pas à leur mise en relation : celle-ci est créatrice des termes qu’elle relie – par exemple, le père et son enfant ne préexistent pas, en tant que tels, à la relation d’adoption.
Tout ingénieur, tout artiste, tout penseur sait qu’on n’innove pas, qu’on ne crée pas, qu’on ne pense pas en s’adaptant, mais en adoptant de nouvelles normes d’usage et de fonctionnement. Dans une certaine mesure, l’opposition entre adaptation et adoption rejoint celles entre audience et publicentre consommateur et amateur, mais aussi entre usager et praticien. On ne s’adapte pas à une langue, on l’adopte, et c’est pourquoi il n’y a pas de mode d’emploi d’une langue. Ex. On n’utilise pas un piano, on le pratique, et la musique en tant qu’art est une relation d’adoption, non un rapport d’adaptation.

Critique de l’idéologie de l’adaptation. Trop fréquentes sont les philosophies qui tentent d’adapter l’individu et le milieu l’un à l’autre sans comprendre que l’individu et le milieu, pris séparément, n’existent pas. La philosophie de Simondon invite à « réformer tous les systèmes intellectuels fondés sur la notion d’adaptation ». Cette réforme a une portée philosophique et épistémologique, elle a aussi une portée politique qui est plus que jamais d’actualité. D’une manière générale, le recours à l’adaptation nourrit un conservatisme politique, car s’adapter à un état de fait est renoncer à une politique des fins. Si on invoque l’adaptation comme seule solution, c’est pour asseoir le there is no alternative, à la manière de Spencer qui, refusant de briser l’adaptation naturelle au progrès, invoquait le « laissez-faire » – pourtant, on sait depuis combien l’Etat doit intervenir pour laissez-faire le marché… Il faudrait questionner la manière dont ce mot d’ordre de l’adaptation gouverne nos écoles, nos hôpitaux, nos prisons, nos entreprises, etc. Partout autour de nous, l’adaptation opère comme une pétition de principe aux effets néfastes, par exemple  dans les domaines psychiatrique, scolaire ou universitaire, managérial, et dans ce qui fut notre triste Ministère identitaire. Nous sommes nombreux à constater que ce dont on souffre n’est pas d’inadaptation mais bien d’hyperadaptation. Et chacun sent bien que l’adaptation au milieu ne signifie plus, aujourd’hui, l’adoption de celui-ci.

Adoption, dans le dictionnaire en ligne d’Ars Industrialis sur internet à : http://www.arsindustrialis.org/adoption

ALPHABET :

nom masculin (latin alphabetum, du grec alpha et bêta, noms des deux premières lettres de l’alphabet grec)

  1. Système de signes graphiques, disposés dans un ordre conventionnel, et servant à transcrire les sons d’une langue ; ensemble de ces signes.
  2. Synonyme de abécédaire.
  3. Ensemble des lettres, des chiffres et des signes nécessaires pour la composition des textes.
  4. Ensemble de caractères, et éventuellement de leur codification associée, utilisé dans un système informatique.
  5. Système de représentation des sons au moyen des lettres.

Dès le début se pose la question de la fin, à savoir comment organiser la présentation pour saisir adéquatement les différents niveaux que forme le concept et la réalité. Il faut que chaque niveau éclaire le domaine qui lui est propre : l’élaboration du projet, l’architecture du bâtiment, la biographie des matériaux, l’histoire du site et l’histoire culturelle du bain. L’approche choisie suit des détours, que la méthode essaie de copier et de rendre visibles. Celle-ci consiste à désassembler puis rassembler, à diviser la complexité du thème suivant ses contenus pour la recomposer ensuite dans un nouvel ordre. Dans leur Dictionnaire allemand, ouvrage conçu hors de toute perspective d’achèvement, les frères Jacob et Wilhelm Grimm on appelé l’ordre alphabétique un ordre salutaire, probablement parce que ce système de représentation apparaît comme démocratique, puisque tous les termes reçoivent la même valeur et aucune hiérarchie ne préside leur succession. Le choix, cependant, est fait d’interprétations, et la construction est dans chaque cas artificielle. L’ordre des lettres dans les langues européennes remonte au plus ancien alphabet sémitique, et leur invention revient au peuple des Phéniciens qui, il y a plus de 4000 ans, domina le commerce maritime de la Méditerranée plusieurs siècles durant. Il était enfin devenu possible de noter tous les souvenirs  et les pensées à l’aide de seulement deux douzaines de signes. Au XIè sciècle av. J.C., ce système de signes fut adopté par les Grecs, le nom des lettres demeurant le même : alef ou alpha signifie taureau, beth ou betâ signifie maison. Aleph et beth, les deux premières lettres de l’alphabet hébraïque , partagent la même origine. L’ordre alphabétique varie selon les langues. Les Romains ont par exemple emprunté leurs lettres aux Grecs, lettres qu’ils ont augmentées, remplacées ou complétées en les adaptants à leur phonèmes. Après l’invasion de la Grèce, comme il était devenu nécessaire d’écrire de plus en plus de mots grecs en latin, il fallut réintroduire le zêta provisoirement abandonné, qui se retrouva placé à la fin de l’alphabet latin pour devenir le Z et permit de désigner, dans sa liaison avec le A initial, la totalité, comme l’écrivent les frères Grimm. La dernière lettre de l’alphabet hébraïque est le taw, lors de la confession des pêchés pratiqués le jour du Grand Pardon après les dix jours de pénitence, le taw signifie la fin tant espérée, car une faute doit être confessée pour chaque lettre de l’alphabet, vingt-deux lettres, vingt-deux fautes. Dans l’ouvrage de Martin Buber intitulé Les récits hassidiques, un rabbin explique que cette règle du taw permet d’enfin savoir quand il faut s’arrêter, car la conscience du pêché n’a pas de fin, mais l’alphabet en a une.

Sigrid hauser, Peter Zumthor, Peter Zumthor Therme Vals, Paris, Infolio éditions, 2007.

AMNESIE

ANARCHITECTURE

ANTHROPOTECHNIQUE

L’expression “anthropotechnique” désigne un théorème philosophique et anthropologique de base selon lequel l’homme lui-même est fondamentalement un produit et ne peut donc être compris que si l’on se penche, dans un esprit analytique, sur son mode de production.”
(…)
“Les plus puissantes leçons, dans l’autodestruction moderne de l’homme, sont celles que lui donnent les deux technologies nucléaires avec lesquelles a eu lieu, au XXè siècle, l’intrusion dans le trésor des mystères de la nature. Dans l’observation philosophique apparait inévitablement la question de savoir comment ces techniques sont “attachées” à la créature humaine. La conscience quotidienne appréhende un peu du caractère inquiétant et problématique de ces nouvelles possibilités techniques apparues dans l’existence. La mémoire collective a donc raison de retenir le mois d’Août 1945, avec ses deux explosions atomiques sur des villes du Japon, comme la date de l’apocalypse physique, et le mois de février 1997, où rendu public l’existence du mouton cloné, comme date de l’apocalypse biologique. Ce sont e ectivement deux dates clefs dans le procès de l’être humain contre lui même, deux dates qui prouvent que l’être humain peut moins que jamais être conçu à partir de l’animal. Mais elle prouvent aussi que “l’homme” – nous en restons, jusqu’à nouvel ordre, à ce singulier problématique – n’existe pas sous le signe du divin, mais du monstrueux. Avec sa technique avancée, il apporte une preuve de l’homme qui bascule immédiatement dans une preuve de monstruosité. C’est de cette preuve que traite l’ontoanthropologie. Contrairement à Heidegger, nous estimons possible de nous interroger sur le motif de la capacité humaine d’apocalypse. Nous devons mener l’exploration de l’être humain de telle sorte que l’on comprenne comment il est sortit dans la clairière et comment il est devenu sensible à la “vérité”. La clairière que le premier homme a vu lorsqu’il a levé la tête est la même que celle où se sont abattus les éclairs d’Hiroshima et de Nagasaki ; c’est cette même clairière dans laquelle on entend à présent le bêlement des animaux fabriqués par les hommes.”

Peter Sloterdijk, Ecumes – Sphères 3 , Fayard-Pluriel, 2013, p.86, 105-106

ARCHE :

Nom féminin (latin arca, coffre)

  1. Arche d’alliance, coffre de bois d’acacia recouvert d’une plaque d’or, dans lequel étaient déposées les Tables de la Loi reçues par Moïse sur le mont Sinaï ; armoire où est enfermé le rouleau de la Torah qui sert aux offices de la synagogue.
  2. Arche de Noé, vaisseau que, selon la Bible, Noé construisit par ordre de Dieu pour échapper au Déluge ; ou, familier, maison où vivent toutes sortes de gens ou de bêtes.

Dès le jour de sa révélation, Roxy est devenu le nouveau Noé, le dépositaire choisi d’un « message » quasi divin dont il impose au monde la réalité, sans se soucier de son apparente invraisemblance.
Radio City Music Hall est son arche : elle est désormais pourvue d’installations ultra-perfectionnées permettant l’hébergement et le déplacement des espèces sauvages sélectionnées à travers sa structure.
Elle a, avec les Rockettes, sa propre race s’épanouissant à l’ombre d’un dortoir de miroirs qui évoque, avec ses rangées régulières de lits d’hopital peu affriolants, un service de maternité, mais sans bébé. Au-delà du sexe, et par la seule vertu de l’architecture, les vierges se reproduisent.
En la personne de Roxy, finalement, le Music Hall a trouvé son grand timonier, un concepteur doublé d’un visionnaire, qui a pu réaliser sur son lotissement un cosmos parfaitement autonome.
Mais, à la différence de Noé, Roxy n’a nul besoin d’un cataclysme extérieur pour justifier sa révélation : dans l’univers de l’imagination humaine, il est tranquille tant que « the sun never sets ».
Avec ses installations et son équipement technique perfectionné, bref avec sa cosmogonie, chacun des 2028 blocs de Manhattan abrite en puissance une arche (ou nef des fous) semblable, recrutant son propre équipage avec une surenchère de promesse et d’assurance de rédemption grâce à un surcroît d’hédonisme.
Une telle abondance finit, dans son effet cumulatif, par engendrer l’optimisme : à elles toutes, les arches rendent dérisoire l’éventualité de l’Apocalypse.

Rem Koolhaas, New York délire, Marseille, Éditions parenthèses, 2002.

ARCHIPEL

ARCHITECTURE

ART

nom masculin (latin ars, artis)

  1. Ensemble des procédés, des connaissances et des règles intéressant l’exercice d’une activité ou d’une action quelconque : Faire quelque chose selon les règles de l’art.
  2. Toute activité, toute conduite considérée comme un ensemble de règles, de méthodes à observer : Bien vivre, aimer, penser est un art.
  3. Habileté, talent, don pour faire quelque chose (parfois ironique et surtout dans des expressions) : Avoir l’art du compromis.
  4. Manière de faire qui manifeste du goût, un sens esthétique poussé : Disposer un bouquet avec art.
  5. Création d’objets ou de mises en scène spécifiques destinées à produire chez l’homme un état particulier de sensibilité, plus ou moins lié au plaisir esthétique : Les révolutions de l’art moderne.
  6. Ensemble d’œuvres artistiques ; caractère de cet ensemble : L’art italien, l’art du Bénin, l’art roman, l’art du portail occidental de Chartres, l’art de Rembrandt.

Jusqu’au 19è siècle, la sphère que j’appellerais, plus largement qu’esthétique, symbolique, mais dont l’esthétique est une dimension de base, jusqu’au 19è siècle à peu près, disons jusqu’au début du 19è siècle, c’est la sphère de ce qu’on appelle les clercs. Les gens comme moi, les gens qui on passé une thèse, qui sont allés à la Sorbonne, ou bien qui sont des religieux, ou bien qui sont près des princes, ce qui viennent raffiner l’oreille des princes, Mozart par exemple, ce qui viennent raffiner l’oeil des princes, David, ou Watteau, au d’autres comme ça. Ces princes pouvant être des pontifes, des souverains pontifes, Michel-Ange.
Toute cette fantastique histoire de l’art, depuis Lascaux, à mon avis, a une fonction, comme disait Georges Bataille, somptuaire. C’est-à-dire que l’Art est là pour rien, gratis, c’est en plus, c’est en surplus, et c’est pour ça que l’Art représente Dieu, ou le sacré, ou ce qui est au-delà.
Dans les sociétés magiques, y a pas de concept d’Art, mais il y a une réalité artistique ; le travail esthétique des totems, des objets, y compris quand ils sont pas rituels, les objets usuels, qui sont surchargés, tous ces objets, de symbolique, renvoient à quelque chose qui est bien au-delà de ce à quoi est destiné l’objet, mettons, un harpon qui sert à chasser les phoques, chez les lapons, il est tout ciselé, pourquoi il est ciselé ? À quoi ça sert pour attraper un phoque ? À rien. Mais le facteur de harpon, il passe peut-être plus de temps à ciseler le manche qu’a fabriquer la lame, parce qu’il faut que son geste ai un sens, et ce geste de ne peut avoir un sens pour lui qu’a la condition de donner au phoque qu’il va tuer quelque chose de somptuaire, un temps de travail pour rien, par ce que cette homme là, il chasse le phoque, mais il sait que bien au-delà de la graisse du phoque, de la viande du phoque et de la peau du phoque, il y a quelque chose qui est dans le phoque, qui ne se mange pas, avec quoi on ne fait pas de vêtements, avec quoi on ne fait pas d’huile pour se chauffer ou pour s’éclairer, mais qui est lié à lui, qui est de l’ordre de la vie, et qui est de l’ordre de quelque chose qui est incompréhensible, mais qui est magnifique, et qui est le seul truc qui mérite de vivre, qui donne le droit de vivre, y compris à ce phoque, et qui donne le droit au lapon de tuer le phoque pour continuer à vivre en mangeant.
Un chasseur de phoque a une pratique esthétique, il marque son harpon, et cette marque, elle est absolument capitale, c’est ça qui lui donne une existence, et pas simplement un subsistance. Un chasseur de phoque, c’est pas du tout un mangeur de phoque, c’est un homme qui existe en relation avec les phoques, mais son souci dans la vie c’est pas du tout de manger des phoques ou de tuer des phoques, c’est à travers la chasse aux phoques, d’exister, et de rendre hommage, disons, au monde, dans sa modalités à lui.

Bernard Stiegler, À quoi sert l’Art, Janvier 2003, disponible en ligne à cette adresse.

ARTISTE :

Nom (latin médiéval artista, du latin classique ars, artis, art)

  1. Personne qui exerce professionnellement un des beaux-arts ou, à un niveau supérieur à celui de l’artisanat, un des arts appliqués.
  2. Vieux. Personne dont le mode de vie s’écarte délibérément de celui de la bourgeoisie ; non-conformiste, marginal.
  3. Personne qui a le sens de la beauté et est capable de créer une œuvre d’art : Une sensibilité d’artiste.
  4. Personne qui interprète des œuvres théâtrales, cinématographiques, musicales ou chorégraphiques : Artiste dramatique.
  5. Personne qui fait quelque chose avec beaucoup d’habileté, selon les règles de l’art : Travail d’artiste.
  6. Familier. Bon à rien, fantaisiste.

« Chaque homme est un artiste »

Joseph Beuys.

ATOME :

Nom masculin (latin atomus, du grec atomos, qu’on ne peut couper)

  1. Constituant fondamental de la matière dont les mouvements et les combinaisons rendent compte de l’essentiel des propriétés macroscopiques de celle-ci. (Un corps constitué d’atomes de même espèce est appelé corps simple ou élément chimique.)
  2. Synonyme familier de énergie nucléaire: L’ère de l’atome.
  3. Partie infiniment petite de quelque chose ; grain, miette : Il n’a pas un atome de bon sens.
  4. Philosophie : Élément indivisible, chez les philosophes matérialistes grecs.

« L’énergie nucléaire est une force absolue, unitaire. Elle est entièrement « dehors » et n’admet aucune intériorité autre que qu’elle même, aucune altérité. On peu parler, à son propos, d’une sorte d’autisme dans la nature. »

Raymond Burlotte Atome et individualité, in « L’esprit du temps » N°33 Et les dieux oublièrent les hommes… , Printemps 2003

AUTEUR

“J’affirmerais plutôt que l’auteur professe une hybris d’une nature particulière, disons une hybris méthodique – et ce, sous deux aspects : d’une part parce que l’œuvre a une note nettement stylistique, et vous ne pourrez pas nier que le style n’est pas collégial ; d’autre part, parce qu’un projet comme celui-ci est neé de l’esprit du colportage – c’est l’expression utilisée dans la théorie générique pour désigner l’interdisciplinarité. Avec elle, l’hybridation du savoir devient un programme. On ne devrait pas oublier que jusqu’à plus ample informé, pareil savoir ne trouve qu’un seul lieu plausible dans le monde : l’auteur. Un auteur est l’unique colloque dans lequel des voix différentes s’interpénètrent réellement et produisent de nouveaux effets de résonance ; les prétendus colloques des spécialistes ne provoquent que des discours parallèles qui ne se recoupent nulle part.”

Peter Sloterdijk, Ecumes – Sphères 3, Fayard-Pluriel, 2013, p.766.

AUTOMONUMENT

« Passé un certain volume critique, toute structure devient un monument, où, du moins, suscite cette attente de part sa seule taille, même si la somme ou la nature des activités particulières qu’elle abrite ne mérite pas une expression monumentale.

Cette catégorie de monuments représente une rupture radicale et moralement traumatisante face aux conventions du symbolisme ; sa manifestation physique n’est ni l’expression d’un idéal abstrait ou d’une institution d’une importance exceptionnelle, ni l’articulation lisible d’une hiérarchie sociale dans un espace tridimensionnel, ni un mémorial ; il se contente d’être lui-même et , du seul fait de son volume, ne peut éviter de devenir un symbole – vide et ouvert à toute signification, comme un panneau est disponible pour l’affichage. Pur solipsiste, il se borne à exalter son existence disproportionnée et son processus de création désinhibé. Ce monument du XXè sciècle est l’automonument, et son expression la plus pure est le gratte-ciel.

Pour rendre « l’automonument gratte-ciel » habitable, une série de tactiques annexes sont mises au point, destinées à lui permettre de répondre à la double exigence conflictuelle à laquelle il se trouve sans cesse confronté : la nécessité d’être un monument, qui suppose la permanence, la solidité et la sérénité et, en même temps, la nécessité de s’adapter, avec un maximum d’efficacité, au « changement qu’est la vie », par nature antimonumentale. »

Rem Koolhaas, New York délire, Marseille, Éditions parenthèses, 2002.

AUTISME :

Nom masculin (allemand Autismus, du grec autos, soi-même)

  1. Trouble du développement complexe affectant la fonction cérébrale, rendant impossible l’établissement d’un lien social avec le monde environnant.

« Là naît le routinier, là gisent les choses mortes peu à peu substituées aux « repères vifs ». Tous ces « gestes à l’infinitif » tiennent aussi du rituel, et Deligny n’hésite pas à affirmer que « l’Église a une racine dans le monde autistique… Les rituels quels qu’ils soient et les rituels religieux en particulier, tendent à épaissir les gestes quotidiens pour leur donner une apparence de choses, ils en font des pierres ». »

Françoise Bonardel à propos de Fernand Deligny.

AUTRE

AVION

BANALITÉ

CAMERA

CARTE :

Nom féminin (de carte 1)

  1. Représentation conventionnelle, généralement plane, de phénomènes concrets ou même abstraits, mais toujours localisables dans l’espace.
  2. Astronomie : Représentation sur un plan soit d’une région du ciel, soit d’un astre de dimensions apparentes appréciables (Soleil, Lune, planète, etc.).

« Au jour le jour, par leurs faits et gestes coutumiers : conduire le troupeau, couper du bois, faire cuire le repas…, ils marquent de leur présence cette terre austère et immuable des Cévennes, transcrivant ensuite ces trajets et multiples « faire » quotidiens en d’innombrables cartes qui « donnent à voir » ce qu’eux-mêmes ignoraient souvent jusqu’alors, et sans quoi les enfants psychotiques resteraient pour eux, et réciproquement, d’irréductibles étrangers. Ce que les cartes révèlent, à travers les nombreux tracés et le transcrit qui en est fait, là où l’enchevêtrement des « lignes d’erre » et des trajets coutumiers constitue un « lieu-chevêtre », c’est l’existence d’un « corps commun » , d’un « Nous primordial » , qui ne saurait être ramené à un noeud de désirs inconscients comme le voudrait la psychanalyse, ni à un héritage de dispositions innées ; c’est bien plutôt « ce quelque chose on nous qui échappe au conjugable », ainsi que tente de le définir Deligny, ou encore ce « fonds commun autiste que nous avons tous on permanence ». »

Françoise Bonardel à propos de Fernand Deligny.

CATASTROPHE

Nom féminin (latin catastropha, du grec katastrophê, bouleversement)

  1. Événement qui cause de graves bouleversements, des morts : Le sang-froid du pilote a évité la catastrophe.
  2. Accident jugé grave par la personne qui en subit les conséquences : Le départ de Pierre est une catastrophe pour elle.
  3. Événement décisif qui amène le dénouement de la tragédie classique.

« De la catastrophe, ils en parlent constamment comme d’un tremblement de terre, comme un raz de marée ou d’un astéroïde. »

Günther Anders, Hiroshima est partout, Paris, Éditions du seuil, 2008.

« « Qu’était-ce exactement ?
La chute d’une météorite ?
Des visiteurs venus du fin fond du cosmos ?
Quoi qu’il en soit, notre pays qui n’est pas bien grand vit apparaître une chose inouïe – ce qui a été appelé la Zone.
Nous avons commencé par y envoyer des troupes.
Nul n’en est revenu.
Alors nous l’avons bouclé à l’aide d’importantes forces de police…
Et sans doute avons nous bien fait.
Au reste, je n’en sais rien…»

C’était un fragment d’un interview du prix Nobel professeur Walles. »

Texte d’introduction du film Stalker de Andreï Tarkovski

CATASTROPHISME

CATARCHITECTE

« A mon sens, il est nécessaire d’enfoncer le clou et d’assumer que le cancer qui ronge notre monde (je ne le préciserai pas, mais entendez par là, crise écologique, génocides…) ne s’arrête pas aux artères principales mais ravage chaque petite réminiscence de l’être humain et son milieu : l’architecte en fait partie. Tout  au  long  de  ce  manifeste,  je  nommerai  ce  phénomène : la Catastrophe. Cependant, l’issue envisagée de la  disparition  de l’architecte ne prendra  tout  son  sens  que  s’il  renaîtra,  de  ses  cendres,  un  nouvel  être : le Catarchitecte. »

Thomas Batzenschlager , Manifeste pour le catarchitecte, Mémoire de licence de l’ENSA, Nancy, 2007.

CATHARSIS

Même si l’expérience cathartique permet la résilience symbolique face à l’horreur, elle reste insuffisante quant à proposer un dépassement du phénomène catastrophiste par l’instauration d’une politique technique socialisante. La catharsis reste dans le domaine du fictionnel, et c’est la limite de la thèse cathartique de E. Rubio, ne peut produire, dans le champs de l’architecture dont il s’agit en définitive, qu’une “architecture traumatisante à force d’être traumatisée”1. Si la catharsis permet une “expérience libératrice2 capable d’ “inscrire la catastrophe dans les signes – seul moyen à la fois de mettre la catastrophe à distance et de la réinscrire dans le même temps dans un système de sens.3, elle en reste à ce système de signe qui seul ne peut pas résoudre une situation anthropotechnique. Le passage par une stratégie du sens doit se doubler d’une stratégie technique par laquelle une question de résilience politique peut se réaliser. Si la catharsis a la possibilité de faire émerger le thème catastrophiste elle ne suffit pas à transformer ces thèmes discursifs en thèmes politiques, et c’est ce que signifie P. Sloterdijk dans la manière dont il critique la possibilité de thématiser la catastrophe.

“On voit aussi désormais, cependant qu’aucune conscience, compte tenu de l’étroitesse de sa fenêtre thématique, n’est en mesure de traiter en même temps plus d’un ou deux motifs d’alerte, de telle sorte qu’elle doit laisser à l’arrière plan la plupart des autres thèmes d’inquiétude actuellement explicités, comme s’ils n’existaient pas dans le réel. (Dans la société du multialarme, plusieurs centaines de réveils sonnent en permanence et simultanément ; pourtant, nous parvenons le plus souvent à filtrer une alarme principale que nous sommes en mesure d’élaborer.) Du jeu, impossible à interrompre, entre la thématisation et la déthématisation des risques naît un succédané fonctionnel, et qui a fait ses preuves pratiques, à la naïveté : tandis que le naïf primaire, en raison de la constitution préexplicite de la conscience, ne pouvait pas avoir de représentation adéquate de l’espace de risque dans lequel il évoluait, le moderne navigue dans le même espace avec une sorte de deuxième naïveté, justement parce qu’il est impossible, dans une zone préparée par l’analyse du risque, de penser simultanément tout ce qui devrait être pensé. Nous donnons à cette attitude de naïveté secondaire le nom de “réimplication” ; elle constitue la fonction de stand-by de thèmes explicités mais temporairement désactualisés. La réimplication est la prothèse de la confiance ; son usage suppose que tout ce qui peut se passer se passe effectivement, mais uniquement de manière occasionnelle et, en règle générale, de telle sorte que ce soient les autres qui en pâtissent. Le lieu typique de la réimplication est, pour ce qui concerne les documents, les archives, pour ce qui concerne l’expérience personnelle, la mémoire de longue durée dans un état où elle n’est pas mise a contribution ; le savoir d’alarme potentiel qui y est stocké offre à l’utilisateur une insouciance secondaire. Les mémoires de longue durée et les archives, lorsqu’elles sont suffisamment classées, donnent un pilier formel à la deuxième latence.”4

L’étroitesse de notre fenêtre thématique est directement dépendante des outils que nous pouvons proposer pour stabiliser une forme de discours dans une structure technique adéquate. Cette “prothèse de la confiance”, fondamentalement technique et symbolique, nécessite donc d’être pensée dans la manière dont elle permet d’organiser une normativité à partir d’une critique anthropotechnique. La réimplication structurelle dans laquelle nous oblige à vivre notre condition technique d’être spatial pose le cadre dans lequel doit se penser une thématisation normative capable de produire une politique technique adéquate. Une critique de la formalisation de ce cadre politique et technique doit être faite qui interroge la capacité des infrastructures techniques et technologiques, telles qu’elle sont constituées dans l’espace contemporain, à produire une thématisation sur le plan spatial et technique, seul moyen de socialiser et d’intégrer tout phénomène catastrophiste. »

1 : Emmanuel Rubio, Vers une architecture cathartique, Paris, Éditions donner lieu, 2011.
: Ibid., p. 22.
: Ibid., p.20-21.
: Peter Sloterdijk, Ecumes – Sphères 3, 2013, p.179.

Guilhem Vincent, De la pharmacologie générale, x thèses pour l’espace contemporain, Mémoire de Fin d’Études à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nancy, 2013, p.89 – 92.

CAUSALITÉ

CONSCIENCE

Nom féminin (latin conscientia, de scire, savoir)

  1. Connaissance, intuitive ou réflexive immédiate, que chacun a de son existence et de celle du monde extérieur.
  2. Représentation mentale claire de l’existence, de la réalité de telle ou telle chose : L’expérience lui a donné une conscience aiguë du danger.
  3. Psychologie : Fonction de synthèse qui permet à un sujet d’analyser son expérience actuelle en fonction de la structure de sa personnalité et de se projeter dans l’avenir.

«Tout contre le problème de la liberté, surgit en effet celui de la conscience morale. Si tous les concepts élaborés par la conscience collective sont bien le produit de l’évolution, celui de la conscience morale n’a par contre rien à voir avec le processus historique. Le concept de conscience morale, et le sentiment que nous en possédons, est quelque chose d’immanent, de spécifique à priori à l’homme, qui vient comme ébranler les assises de la société mal fondée qui est aujourd’hui la nôtre. La conscience morale empêche la stabilisation de cette société, et va parfois à l’encontre des intérêts de l’espèce, voire de sa survie. En termes d’évolution biologique, la catégorie de conscience morale est parfaitement absurde. Pourtant elle existe bien, et accompagne l’homme tout au long de son existence et de son développement en tant qu’espèce.
Aujourd’hui, il est évident pour tout le monde que les conquêtes matérielles n’on pas été synchronisées avec le perfectionnement spirituel. La conséquence fatale en est que nous sommes devenus incapables de maîtriser ces conquêtes et de les utiliser pour notre propre bien. Nous avons créé une civilisation qui menace d’anéantir l’humanité.
Devant une catastrophe aussi globale, la seule question qui me semble importante, au plan théorique, est celle de la responsabilité personnelle de l’homme, de sa disposition au sacrifice spirituel (sans lequel il ne saurait être question d’un quelconque principe spirituel). La capacité au sacrifice dont je parle, et qui doit devenir la forme organique et naturelle d’existence de tout homme doué de quelque qualité spirituelle, ne peut être perçue comme une fatalité malheureuse, ni comme une punition qui serait imposée par on ne sait qui. Je veux parler de l’esprit de sacrifice, de l’essence même du service envers le prochain, reconnu comme unique forme possible d’existence et assumée librement par l’homme au nom de l’amour. »

Andreï Tarkovski, Le temps scellé, Paris, Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma,2004.

CONTEMPORAIN

adjectif et nom(bas latin contemporaneus, du latin classique cum, avec, et tempus, -oris,temps)
  1. Qui vit à la même époque que quelqu’un d’autre, que celle où certains événements se produisent : Pascal est le contemporain de Molière.
  2. Qui appartient à l’époque présente, au temps présent : Auteurs contemporains.

« x »

CULTURE

“Il s’agit de montrer que les habitants des savanes, avec leur singulière manière d’habiter, ont eux-mêmes déclenché le séisme, et que s’est produit un effet de serre avec lequel a débuté l’autocouvage d’Homo sapiens. Ce tremblement a provoqué une perte d’assurance que seule une réassurance a pu compenser – à cette réassurance, on donnera, le temps venu, le nom de culture. Si l’on observe dans son ensemble la dynamique de cette assurance désassurée, on obtient le concept général de la situation humaine d’immunité. Sur les îles anthropologiques, la hantise du souvenir des ancêtres a commencé à agir – par le biais de la synergie entre la formation de nids et de niches chez les animaux et de l’activité de création de camps chez les hominidés -, jusqu’à ce qu’un jour tardif, les exigences topographiques, devenues humaines, se soient suffisamment cristallisées pour que l’on puisse, à partir d’elles, en tirer une construction offensive de cabanes, de villages et de villes.
Nous partons de la thèse selon laquelle l’architecture repose sur un e et de serre, les serres anthropiques primaires n’ont dans un premier temps pas de murs ni de toits physiques mais, si l’on peut s’exprimer ainsi, uniquement de murs faits de distances et de toits faits de solidarité. L’homme, l’animal qui a de la distance, se dresse dans la savane. En tant qu’habitant d’une forme de refoulement d’un nouveau type, les hommes s’aménagent un abri en eux-mêmes.”

Peter Sloterdijk, Ecumes – Sphères 3, Fayard-Pluriel, 2013, p.318-319.

DÉCISION

Nom féminin (latin decisio, -onis)

  1. Action de décider après délibération ; acte par lequel une autorité prend parti après examen : Décision judiciaire.
  2. Acte par lequel quelqu’un opte pour une solution, décide quelque chose ; résolution, choix : C’est une sage décision.
  3. Choix des orientations d’une entreprise, d’une politique, etc. ; mesure, ordre, prix en conformité avec cette orientation : Avoir le pouvoir de décision.
  4. Qualité de quelqu’un qui n’hésite pas à prendre ses résolutions ; détermination, fermeté : Montrer de la décision dans une affaire.
  5. Droit :
    1. Mesure prise par le président de la République dans le cadre des circonstances particulières prévues par l’article 16.
    2. Sentence du Conseil constitutionnel.
  1. Militaire : Document transmettant aux échelons subordonnés les ordres d’une autorité militaire.
  2. Psychologie : Choix entre deux comportements ou deux activités internes incompatibles.

« On sait maintenant avec beaucoup de retard, que la ville de Tokyo a failli être évacuée, parce que Nao To Kan le premier ministre japonais, après avoir quitté ses fonctions, c’est-à-dire il y a quelques semaines maintenant, Nao To Kan a révélé qu’il avait songé à faire évacuer la ville de Tokyo, ce qui à l’époque était quelque chose de complètement tabou, dans l’espace public en tout cas… »

Michaël Ferrier dans l’émission Japon, : Comment penser l’avenir ? 1/5  sur France Culture le 5 décembre 2011.

DÉPOSSESSION

DÉRIVE

Nom féminin (de dériver)

  1. Déviation par rapport au cours normal : La dérive des monnaies par rapport au mark.
  1. Fait de s’écarter de la voie normale, d’aller à l’aventure, de déraper : La dérive de l’économie.
  2. Déviation d’un navire ou d’un avion hors de sa route, par l’effet du vent, des courants et de la mer.
  3. Familier. Fait de se laisser aller sans réagir : Une dérive dans l’alcoolisme.
  4. Aileron mobile placé dans l’axe de la coque, pour améliorer la résistance latérale d’un voilier et l’empêcher de dériver sous l’action du vent.
  5. Partie fixe de l’empennage vertical d’un avion.
  6. Variation indésirable, lente et continue, d’une grandeur physique ou d’une caractéristique d’un instrument de mesure.
  7. Armement : Déplacement latéral qu’il faut faire subir à un appareil de pointage pour corriger la dérivation.
  8. Chemin de fer : Mise en mouvement spontanée de wagons sous l’action de la déclivité, d’un lancement, du vent, etc.
  9. Hydrologie : Tout déplacement incontrôlé d’un objet flottant ou immergé dû à l’action du vent et des courants (dérive des icebergs, d’un flotteur).

« Il ne s’agit pas ici de rééduquer (Deligny voit se profiler tous les colonialismes derrière ce seul mot), ni de soigner (certains lui reprocheront d’ailleurs d’enfermer définitivement les enfants dans leur psychose), mais d’entreprendre avec eux une dérive, qui est tout à la fois errance au gré des choses plus que des affects, et aussi « presque rien, un bout de bâton planté dans l’océan », c’est-à-dire presque tout pour ces enfants privés des repères les plus élémentaires, à commencer par celui d’un Moi structuré. En état d’apesanteur créé par l’absence de langage et donc de fin (tout à la fois but et terme d’une entreprise humaine), on vit ici comme  » à perte de vue « , dans la réitération quasi rituelle du quotidien. »

Françoise Bonardel à propos de Fernand Deligny.

DÉSAJUSTEMENT

“Cette infidélité du milieu s’apparente à ce que Bertrand Gille nommera le désajustement pour désigner les écarts entre l’évolution toujours accélérée du système technique (singulièrement à partir de la révolution industrielle), et celle des autres systèmes humains – systèmes sociaux, systèmes psychiques – dont on comprend désormais qu’il faut les penser en relation avec les systèmes naturels (géographie, géologie, météorologie, biologie, physiologie).
De ce point de vue, on doit appréhender la technicité comme ce qui induit une nouvelle “infidélité” du milieu – et d’un milieu qui n’est ni intérieur ni extérieur : d’un milieu d’objets transitionnels – c’est-à- dire une variabilité où le normal, le pathologique et la normativité se développent selon une nouvelle logique.”

Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut le coup d’être vécue – De la pharmacologie, Flammarion – Bibliothèque des savoirs, 2010, 2010, p.54-55.

DÉSERT

DÉSIR

Nom masculin

  1. Action de désirer, d’aspirer à avoir, à obtenir, à faire quelque chose ; envie, souhait : Avoir le désir de voyager.
  1. Objet du désir ; vœu : Prendre ses désirs pour des réalités.
  1. Élan physique conscient qui pousse quelqu’un à l’acte ou au plaisir sexuel : Brûler de désir.
  2. Terme central de la doctrine de J. Lacan, se situant par rapport à l’Autre entre le besoin et la demande.

Le désir ne s’oppose pas seulement à la sidération, il s’oppose à la pulsion – ou plus exactement il est ce qui trans-forme la pulsion : ce qui la sublime.
La sublimation est le processus constitutif par lequel l’humanité, comme trans-formation des pulsions en désirs, anime l’hominisation comme tendance à l’élévation individuelle qu’Aristote dit noétique (intellectuelle et spirituelle). Les bêtes, pas plus que les dieux, n’ont de désir : elles ont des instincts. Lorsque les instincts sont trans-formables en désir, ce ne sont plus des instincts, mais des pulsions, qui peuvent cependant toujours régresser au stade de ce que l’on nomme la bêtise.
Le désir, à commencer par celui de vivre, est ce dont on doit prendre soin, il est la matière première de nos existences et de leurs politiques, il est ce qui fait de nous des êtres non-inhumains. La destruction du désir – par la déliaison des pulsions – conduit à la destruction du désir de vivre lui-même : le genre humain est la seule espèce zoologique capable de suicide (individuel ou collectif). Là est le véritable enjeu de ce qu’analysait Freud dans Malaise dans la civilisation (1929).

Si le capitalisme ne fonctionne qu’en produisant de la motivation, il engendre pourtant de nos jours la destruction du désir, celui du consommateur, celui du travailleur. Si le capitalisme industriel est devenu bête, c’est qu’il nourrit nos pulsions en même temps qu’il achève nos désirs. Le capitalisme financier et les médias de masse nuisent à l’investissement, car ils ne s’inscrivent plus dans le désir et le long terme mais dans la pulsion et le court terme. La question centrale de l’économie politique n’est pas celle de la relance de la consommation, mais celle de la relance du désir, tragiquement et suicidairement en panne.

La pulsion et le désir s’opposent comme le fini et l’infini. La pulsion, systémiquement installée par le consumérisme, repose sur la possession d’un objet voué à être consommé, c’est à dire consumé, c’est à dire détruit. A l’inverse le désir, aussi bien dans son sujet que dans son objet, est toujours le désir d’une singularité infinie ou inachevée (non-finie). En ce sens, l’infinité du désir est ce qui distingue par exemple la justice du droit, et la promesse du programme.

Désir/pulsion (extrait) dans le dictionnaire d’Ars Industrialis, à l’adresse : http:// arsindustrialis.org/désir

DISTANCE

DORMIR

verbe intransitif (latin dormire)
  1. Être plongé dans le sommeil : Il a dormi douze heures.
  2. Être immobile, ne manifester aucune activité : La ville dort.
  3. Être distrait, être ailleurs, rêver ou rester à ne rien faire : Ce n’est pas le moment de dormir, il faut agir.
  4. Rester improductif, ne pas être utilisé ou être oublié : Laisser dormir un projet.
  5. Exister à l’état latent, ne pas se manifester : Cet incident a réveillé la brutalité qui dormait en lui.
  6. Être mort : Qu’il dorme en paix.

 » Car finalement les artistes ne pratiquent pas leur profession pour raconter quelque chose à quelqu’un, mais pour manifester leur volonté de servir les gens. Je suis toujours stupéfait quand des artistes s’imaginent qu’ils se créent par eux-mêmes ou qu’ils croient cela possible.  Alors c’est le lot de l’artiste de comprendre qu’il est créé par son temps et par les hommes au milieu desquels il vit. Comme Pasternak l’a écrit :

 » Ne dors pas, ne dors pas, artiste,

Ne t’abandonne pas au sommeil…

Tu es l’otage de l’éternité, 

Le prisonnier du temps… »

Je suis convaincu que si un artiste parvient à réaliser quelque chose, c’est qu’en réalité il vient combler un besoin qui existe chez les autres, même si ceux-ci n’en sont pas conscient sur le moment. Voila comment le public est toujours le vainqueur, celui qui gagne quelque chose, et l’artiste toujours le vaincu, celui qui doit payer. »

Andreï Tarkovski, Le temps scellé, Paris, Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 2004.

DUALITÉ

ÉCOSOPHIE

«Une écosophie d’un type nouveau, à la fois pratique et spéculative, éthico-politique et esthétique, me paraît donc devoir remplacer les anciennes formes d’engagement religieux, politique, associatifs… Elle ne sera ni une discipline de repli sur l’intériorité, ni un simple renouvellement des anciennes formes de «militantisme». Il s’agira plutôt d’un mouvement aux multiples facettes mettant en place des instances et des dispositifs à la fois analytiques et producteurs de subjectivité. Subjectivité tant individuelle que collective, débordant de toute parts les circonscriptions individuées, «moïsées», clôturées sur des identifications et s’ouvrant tous azimuts du côté du socius mais aussi du côté des Phylum machiniques, des Univers de référence technico-scientifiques, des mondes esthétique, du côté également des nouvelles appréhensions»pré-personnelles» du temps, du corps, du sexe… Subjectivité de la resingularisation capable de recevoir de plein fouet la rencontre de la finitude sous l’espèce du désir, de la douleur, de la mort… Toute une rumeur me dit que plus rien de tout cela ne vas de soi! Partout s’imposent des sortes de chapes neuroleptiques pour fuir précisément toute singularité intrusive. Faut-il une fois de plus, invoquer l’histoire! Au moins en ceci qu’il risque de ne plus y avoir d’histoire humaine sans une radicale prise en main de l’humanité par elle-même. Par tous les moyens possibles, il s’agit de conjurer la montée entropique de la subjectivité dominante. Au lieu d’en rester perpétuellement à l’efficacité leurrante des «challenges» économiques, il s’agit de se réapproprier les Univers de valeur au sein desquels des processus de singularisation pourront retrouver consistance. Nouvelles pratiques sociales, nouvelles pratiques esthétiques, nouvelles pratiques du soi dans les rapports à l’autre, à l’étranger, à l’étrange : tout un programme qui paraîtra bien éloigné des urgences du moment!
Et pourtant, c’est bien à l’articulation :

– de la subjectivité à l’état naissant ;
– du socius à l’étant mutant ;
– de l’environnement au point où il peut être réinventé ; que se jouera la sortie des crises majeurs de notre époque.

Felix Guattari, Les Trois Écologies, Paris, Éditions Galilée, 1989, p. 70,71,72.

ÉMISSION

EMPREINTE

ERRE

Nom féminin (ancien français errer, du bas latin iterare, voyager)

  1. Vitesse résiduelle d’un navire sur lequel n’agit plus le propulseur.

« Erre : le mot m’est venu. Il parle un peu de tout, comme tous les mots. Il y va d’une  « manière d’avancer, de marcher » dit le dictionnaire, de la « vitesse acquise d’un bâtiment sur lequel n’agit plus le propulseur » et aussi des « traces d’un animal ». Mot fort riche, comme on le voit, qui parle de marche, de mer et d’animal et qui recèle bien d’autres échos : « errer : s’écarter de la vérité … aller de côté et d’autre, au hasard, à l’aventure ». J.-J Rousseau le dit : « voyager pour voyager c’est errer, être vagabond ». C’est aussi « se manifester ça et là, et fugitivement, sur divers objets, sourire aux lèvres ». »

Fernand Deligny

ESPACE

ÉTRANGER

EXAPROPRIATION

L’adoption est un processus d’individuation, la différence d’un faire avec ce qui vaut le coup, est hyper- pharmaco-logique, et constitue ce que Derrida nomme une exapropriation : une appropriation toujours en chemin vers la dé-propriation de son altération dans la mesure ou son objet est celui de son désir, c’est-à-dire de son inconscient, et non seulement de sa conscience. Mais une telle adoption, comme lutte contre la prolétarisation – comme déprolétarisation – nécessite une politique : c’est une question de sociothérapie, et non seulement de psychothérapie. L’adoption transitionnelle, pharmacologique de part en part, constitue le réarmement d’une faculté critique relationnelle, d’abord comme discernement de l’aimable – et comme l’épimétheia de la prometheia contemporaine. C’est une expérience du désir, c’est-à-dire d’un propre et d’un soi qui se projette toujours déjà hors de soi, au-delà de soi et dans ce qui ne lui est jamais absolument propre par ce que c’est justement son autre.
Mais une telle projection est aussi une réflexivité : celle d’un miroir pharmacologique et fantasmatique qui n’affirme plus son autonomie pure, mais qui, en tant qu’il se soigne, et qui, en ce faisant, prend soin de l’espace transitionnel, affirme toujours l’infinitude absolue de son objet : sa consistance – sa promesse.

Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut le coup d’être vécue – De la pharmacologie, Flammarion – Bibliothèque des savoirs, 2010, p.79-80.

EXPÉRIENCE :

Nom féminin (latin experientia, de experiti, faire l’essai)

  1. Pratique de quelque chose, de quelqu’un, épreuve de quelque chose, dont découlent un savoir, une connaissance, une habitude ; connaissance tirée de cette pratique : Conducteur sans expérience.
  2. Fait de faire quelque chose une fois, de vivre un événement, considéré du point de vue de son aspect formateur : Avoir une expérience amoureuse.
  3. Action d’essayer quelque chose, de mettre à l’essai un système, une doctrine, etc. ; tentative : Tenter une expérience de vie commune.
  4. Mise à l’épreuve de quelque chose, essai tenté sur quelque chose pour en vérifier les propriétés ; expérimentation : Faire l’expérience d’un médicament.
  5. Épreuve qui a pour objet, par l’étude d’un phénomène naturel ou provoqué, de vérifier une hypothèse ou de l’induire de cette observation : Expérience de chimie.
  6. Astronautique Matériel scientifique embarqué sur un engin spatial.
  7. Statistique Ensemble d’opérations à exécuter pour vérifier une probabilité.

« Le vent souffle à Fukushima
Les étoiles scintillent à Fukushima
Les bourgeons éclosent à Fukushima
Les fleurs éclosent à Fukushima
Je vis à Fukushima
Je vis Fukushima
J’aime Fukushima
Je n’abandonne pas Fukushima
Je crois en Fukushima
Je marche dans Fukushima
Je cris le nom de Fukushima
Je pense fièrement à Fukushima
Je transmet aux enfants Fukushima
J’enlace Fukushima
Je vers des larmes avec Fukushima
Je pleure pour Fukushima
Elle pleure Fukushima
Je pleure avec Fukushima
Je pleure à Fukushima
Fukushima c’est moi
Fukushima c’est mon berceau
Fukushima c’est la vie
Fukushima c’est vous
Fukushima c’est mon père et ma mère
Fukushima ce sont mes enfants
Fukushima c’est le ciel azur
Fukushima ce sont les images
Fukushima, je protège Fukushima
Je reprend possession de Fukushima
Au coeur de ma main Fukushima
Je vis Fukushima
Je vis pour Fukushima
Je vis Fukushima
Je vis à Fukushima
Je vis Fukushima
Je vis à Fukushima
Je vis Fukushima. »

Engagement, poème de Ryoishi Wago, poète japonais résident à Fukushima, écrivant un poème par jour depuis la catastrophe. Traduction  pour l’émission Hors-champs de Laure Adler, Japon : Comment penser l’avenir ? 3/5 sur France culture le 07.12.2011 – 22:15.

EXTÉRIORITÉ

FIN

FINALITÉ

FORME

FONCTION

GÉNÉRATION :

nom féminin (latin generatio, -onis, de generare, engendrer)

  1. Vieux. Fonction par laquelle les êtres organisés se reproduisent ; reproduction : Les organes de la génération.
  2. Action de se former : La génération des cyclones tropicaux.
  3. Suite d’êtres organisés semblables, provenant les uns des autres ; postérité : Quelle a été la génération de ces rois d’Aragon ?
  4. Ensemble d’êtres, de personnes qui descendent d’un individu à chaque degré de filiation.
  5. Degré de descendance dans la filiation : Il y a deux générations du grand-père au petit-fils.
  6. Espace de temps qui sépare chacun des degrés de filiation : Il y a environ trois générations par siècle.
  7. Ensemble des personnes vivant dans le même temps et étant à peu près du même âge : Les gens de ma génération. Conflit des générations.
  8. Dans certaines techniques, phase qui marque l’évolution d’un appareillage et des conceptions qui lui sont propres ; ensemble des appareils qui relèvent d’une de ces phases de développement : Une nouvelle génération de magnétoscopes.
  9. Action de générer une phrase.

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. » Albert Camus, Discours de suède, 10 décembre 1957.

GÉOMÉTRIE

HABITER

« Après avoir imaginé l’architecture et l’art du futur, l’artiste propose aujourd’hui des solutions pour les habiter. La forme contemporaine de la modernité est écologique, hantée par l’occupation des formes et l’utilisation des images. »

Nicolas Bourriaud, Esthétique Relationnelle, Glossaire, Habiter, Les presses du réel, 1998.

HISTOIRE

HUMANITÉ :

Nom féminin (latin humanitas, -atis, de humanus, humain)

  1. Ensemble des êtres humains, considéré parfois comme un être collectif ou une entité morale : Évolution de l’humanité. Agir par amour de l’humanité.
  2. Disposition à la compréhension, à la compassion envers ses semblables, qui porte à aider ceux qui en ont besoin : Traiter quelqu’un avec humanité.
  3. Littéraire. Ensemble des caractères par lesquels un être vivant appartient à l’espèce humaine, ou se distingue des autres espèces animales : Un forcené qui a perdu toute apparence d’humanité.

« Je le répète, j’ai surtout à l’esprit cette soirée au cours de laquelle les victimes survivantes d’Hiroshima tentèrent de nous décrire la seconde à laquelle c’est arrivé, et les minutes et les heures qui ont suivis cette seconde. L’homme d’affaire européen qui s’était égaré un instant dans le jardin de l’hôtel où nous étions réunis et qui nous a vus, tous, Blancs, Noirs, Jaunes et Bruns dans la même attitude, c’est à dire les yeux baissés vers le sol, a certainement vu un rituel communautaire dans ce comportement identique, ou alors il a dû être persuadé que nous étions en train d’accomplir là une expérience en commun. Inutile de souligner une fois encore que l’identité du comportement n’était rien d’autre que l’identitée du sentiment. Vous allez demander de quoi était fait ce sentiment, identique chez nous tous. La réponse à cette question – et elle n’a cessé d’être donné dans d’autre conversations et par des bouches à chaque fois différentes : ce sentiment consistait dans le fait que nous avions honte les uns devant les autres, et, plus exactement, que nous avions honte d’être des hommes. Voilà qui peut sembler étrange, peut-être même prétentieux, ou même apparaître d’un manque de solidarité révoltant. C’est possible. Nous n’avions pas le temps d’y réfléchir. Reste que la première réaction fut de refus ; refus de reconnaître comme étant des nôtres, refus de nous compter parmi ceux qui avaient été capable de faire cela à l’un d’entre nous. Qu’on ne se méprenne pas. Ce qui est décisif n’est pas l’élément de la désolidarisation que comportait ce sentiment de honte, mais l’inverse, la communauté de la désolidarisation, c’est-à-dire la nouvelle solidarité devenue réalité à cet instant. C’est pourquoi il est déplacé de s’indigner de cette honte (que j’ai vécue souvent après mon retour). En ce qui me concerne en tous cas, jamais je n’ai ressenti avec une telle force et une telle douleur ce qu’est l’« humanité » (Menscheit) qu’en ces heures de désolidarisation. Lorsque les voisins à côté de toi – peu importe qu’ils soient africains, américains, allemand, russes, birmans ou japonais – perdent l’usage de la parole pour la même raison que toi, alors l’humanité en nous n’est pas blessée, mais bien plutôt rétablie ; et peut-être même établie.

Günther Anders, Hiroshima est partout, Paris, Éditions du seuil, 2008.

HYPERMODERNITÉ

“par modernité, j’entends ce qui est caractéristique de la société industrielle. C’est pourquoi, si jamais on doit parler d’hypermodernité (ce qui nécessiterait cependant une critique minutieuse et scrupuleuse du concept de postmodernité, où tout n’est pas à jeter), ce ne peut être qu’au sens où l’on désigne ainsi ce qui caractérise la société hyperindustrielle – tout au contraire de ce que l’on avait cru pouvoir appeler la société “postindustrielle” qui n’a jamais été qu’une chimère, et avec elle, de près ou de loin, pour cette raison même, le “postmoderne”. Les premières lignes de La condition postmoderne posent comme acquis, en effet, que nous serions passés dans l’âge postindustriel, reprenant ainsi sans discussion la thèse d’Alain Touraine, qui me paraît au contraire tout à fait inadmissible, et qui a bloqué depuis des années toute pensée politique :

Notre hypothèse de travail, écrit Lyotard, est que le savoir change de statut en même temps que les sociétés entrent dans l’âge dit postindustriel et les cultures dans l’âge dit postmoderne1

Et une note renvoie ici à divers travaux sur la venue d’un âge postindustriel et, en particulier, à La société postindustrielle d’Alain Touraine. Je pose au contraire que nous n’avons pas quitté la modernité parce que nous sommes plus que jamais dans l’industrialisation de toute chose.”

1 : Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Minuit, 1979, p.11.

Bernard Stiegler, De la misère symbolique, Flammarion – collection Champs essais, 2013, p.76-77.

HYPOTHÈSE :

Nom féminin (grec hupothesis)

  1. Proposition visant à fournir une explication vraisemblable d’un ensemble de faits, et qui doit être soumise au contrôle de l’expérience ou vérifiée dans ses conséquences.
  2. Supposition, conjecture portant sur l’explication de faits passés ou présents ou sur la possibilité de survenue d’événements futurs : Une hypothèse peu fondée.
  3. Dans la logique traditionnelle, proposition particulière, comprise comme implicite à la thèse, ou incluse à celle-ci ; dans la logique moderne, formule figurant en tête d’une déduction et qui, à la différence d’un axiome, n’a qu’un caractère transitoire.

Un bourdonnement de fond
témoigne de la présence des choses .
Nous avons besoin de la parole et du vent
pour le supporter.
.
Un bourdonnement de fond
dénonce l’absence des choses.
Nous devons inventer une autre mémoire
pour ne pas devenir fous.
.
Un bourdonnement de fond
annonce qu’il n’y a rien
qui ne puisse exister.
Nous avons besoin d’un silence doublé de silence
pour admettre que tout existe.
.
Un bourdonnement de fond
souligne le froid et la mort.
Nous avons besoin de la somme de tous les chants,
du résumé de tous les amours
pour pouvoir apaiser ce bourdonnement .
.
Ou bien un soir,
sans autre condition que son ajour,
un oiseau viendra se poser sur l’air
comme si l’air était une branche.
Alors cesseront tous les bourdonnements.
.

Roberto Juarroz; Onzième poésie verticale, Trente poèmes, traduit de l’espagnol et préfacé par Fernand Verhesen. Châtelineau, Belgique, 1992.

IDÉE

IMAGE

IMMÉMORIAL

IMMORTALITÉ :

Nom féminin (latin immortalitas, -atis)

  1. Qualité surnaturelle d’un être qui ne meurt pas : L’immortalité des dieux.
  2. Survivance éternelle dans la mémoire des hommes : L’immortalité des œuvres de Mozart.
  3. Propriété de certaines cellules vivantes qui ne sont pas fatalement soumises à la mort par sénescence.

« Il y a désormais une nouvelle forme d’immortalité : la réincarnation industrielle, c’est-à-dire l’existence de produits en série. Chaque objet perdu ou cassé ne continue-t-il pas à exister à travers l’Idée qui lui sert de modèle ? »

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Tome 1 Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, Éditions de l’encyclopédie des nuisances, 2002.

INCARNER :

Verbe transitif (bas latin incarnare, du latin classique caro, carnis, chair)

  1. Apparaître comme la représentation matérielle ou sensible, le symbole vivant d’une réalité abstraite : A. Breton a incarné le surréalisme.
  2. Interpréter un personnage, un rôle, à la scène ou à l’écran : Incarner Alceste dans « le Misanthrope ».

« Pour ceux qui, comme nous, sont persuadés que l’architecture est une des manières de concrétiser un ordre cosmique sur la terre, de mettre les choses en ordre et par dessus tout d’affirmer la capacité de l’homme à agir en raisonnant, c’est une « utopie modeste » que d’imaginer un futur proche dans lequel l’architecture sera créée en un seul acte, en un seul projet capable d’analyser une fois pour toutes les motivations qui ont conduit l’homme à construire des dolmens, des menhirs, des pyramides et enfin (ultima ratio) tracer une ligne blanche dans le désert. »

Adolfo Natalini, Piero Frassinelli – Superstudio.

INFINI :

adjectif (latin infinitus)

  1. Sans limites dans le temps ou l’espace : La suite infinie des nombres.
  2. Qui est d’une grandeur, d’une intensité si grande qu’on ne peut le mesurer : Il est resté absent un temps infini.

« Aujourd’hui, c’est nous qui sommes l’Infini. Faust est mort ».

Si quelque chose dans la conscience des hommes d’aujourd’hui a valeur d’Absolu ou d’Infini, ce n’est plus la puissance de Dieu ou la puissance de la nature, ni même les prétendues puissances de la morale ou de la culture : C’est notre propre puissance. À la création ex nihilo, qui était la manifestation d’omnipotence, s’est substituée la puissance opposée : la puissance d’anéantir, de réduire à néant – cette puissance, elle, est entre nos mains (…) nous sommes les seigneurs de l’apocalypse. Nous sommes l’infini. »

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Tome 1 Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, Éditions de l’encyclopédie des nuisances, 2002.

INSTALLATION

“L’installation se révèle ainsi comme l’instrument le plus puissant dont dispose l’art contemporain pour placer des situations d’encastrement en tant que telles dans l’espace d’observation — en cela aussi, elle est supérieure aux arts apparentés que sont le décor de théâtre et l’installation d’enclos adaptés aux espèces dans le jardin zoologique. L’estime que l’on porte traditionnellement à l’image comprise comme invitation à l’entrée de l’observateur dans la situation représentées ne peut plus actuellement, du point de vue de Kabakow, être reprise que par l’installation. On ne surestime pas ce processus lorsqu’on le décrit comme un ébranlement des situations ordinaires de désignation. Alors que l’exposition d’art traditionnelle présentait avant tout des objets extraordinaires encadrés ou déposés sur un piédestal, l’installation présente à la fois l’encastré et l’encastrant : l’objet et son lieu sont présentés dans le même geste d’empoignement. L’installation crée ainsi une situation qui ne peut être perçue que par l’entrée de l’observateur dans l’encastrant et eo ipso par la dissolution du cadre et le nivellement du piédestal. Le désencadrent de l’oeuvre invite le visiteur à abandonner l’observation et à plonger dans la situation. Cela illustre bien la complicité entre la collection d’art et le logement que le contraste entre les deux : alors que l’observateur moyen attend de l’objet d’art qu’il le saisisse et l’incite à plonger dans l’inhabituel, le logement exposé promet le contre-état d’exception : on y est tout au plus ahuri ou saisi par le fait que tout soit parfaitement normal, et c’est  ce qui produit l’immersion dans la banalité.”

Peter Sloterdijk, Ecumes – Sphères 3, Fayard-Pluriel, 2013, p.467.

INTÉRIORITÉ

INTENTIONNALITÉ

INTÉRIORITÉ

“L’intériorité est ce qui se constitue par l’intériorisation d’une extériorité transitionnelle qui la pré-cède, et ce qui est vrai de l’anthropogenèse est vrai de la psychogenèse infantile : l’objet transitionnel constitue le stade infantile de la pharmacologie de l’esprit, matrice où l’espace transitionnel se forme dans une relation transductive à la “mère bonne”, c’est- à-dire pourvoyeuse de soins.
Cette relation de soin constituée par l’objet transitionnel, c’est-à-dire le premier pharmakon, forme la base de ce qui deviendra, comme espace transitionnel, une aire intermédiaire d’expérience où se formeront les objets de la culture, des arts, de la religion et de la science.
(…)
l’esprit est l’intériorisation après-coup de cette non-intériorité (comme revenance), que Winnicott appelle aussi “l’espace potentiel”, et cette intériorisation est ce qui suppose un soin, c’est-à- dire un apprentissage par lequel se développe un art de l’intériorisation – un art de vivre -, ce que Winnicott appelle la créativité.”

Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut le coup d’être vécue – De la pharmacologie, Flammarion – Bibliothèque des savoirs, 2010, p.41-42.

INTUITION :

Nom féminin (latin scolastique intuitio, -onis, du latin classique intuitum, de intueri, regarder attentivement)

  1. Connaissance directe, immédiate de la vérité, sans recours au raisonnement, à l’expérience.
  2. Sentiment irraisonné, non vérifiable qu’un événement va se produire, que quelque chose existe : Avoir l’intuition d’un danger.

« L’intuition est l’expérience consciente, se déroulant dans l’élément purement spirituel, d’un contenu purement spirituel. L’entité du penser ne peut se saisir que par une intuition.

C’est seulement lorsque on est parvenu, au prix de longs efforts, à reconnaître cette vérité, acquise dans l’observation non prévenue, de l’entité intuitive du penser, qu’on réussit à faire en sorte que le chemin soit libre pour une vision de l’organisation physico-psychique de l’homme. On reconnaît que cette organisation ne peut avoir aucune action sur l’entité du penser. Il semble tout d’abord que le faits tout à fait évident soient en contradiction avec cela. Le penser humain ne se manifeste pour l’expérience habituelle que dans et par cette organisation. Cette manifestation s’impose avec une telle force que sa signification véritable n’est pleinement saisie que par celui qui s’est rendu compte qu’a la réalité essentielle du penser aucun élément de cette organisation n’a la moindre part. À son égard n’échappera pas non plus combien le rapport de l’organisation humaine au penser est particulier. Cette organisation n’exerce en effet aucune action sur la réalité essentielle du penser, mais se elle se retire au contraire lorsque se manifeste l’activité du penser ; elle met un terme à sa propre activité, elle libère un espace ; et dans cet espace libre apparaît le penser. »

Rudolf Steiner, La philosophie de la liberté – Traits fondamentaux d’une vision moderne du monde – Résultats de l’observation de l’âme selon la méthode scientifique, Montesson, Éditions Novalis, 1993

IRONIE :

Nom féminin (latin ironia, du grec eirôneia, action d’interroger)

  1. Manière de railler, de se moquer en ne donnant pas aux mots leur valeur réelle ou complète, ou en faisant entendre le contraire de ce que l’on dit : Savoir manier l’ironie.
  2. Opposition, contraste entre une réalité cruelle, décevante et ce qui pouvait être attendu : Je ne goûte pas l’ironie de la situation.

« Le 6 Août 1945, une bombe atomique réduisait la ville d’Hiroshima en cendres radioactives. Trois jours plus tard, Nagasaki fut frappée à son tour. Le 8 Août, dans l’intervalle, le tribunal international de Nuremberg s’était accordé la capacité de juger trois types de crimes : les crimes contre la paix, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. En l’espace de trois jours, les vainqueurs de la seconde guerre mondiale avaient ouvert une ère dans laquelle la puissance technique des armes de destruction massive rendaient inévitable que les guerres devinssent criminelles au regard des normes mêmes qu’ils étaient en train d’édicter ».

Jean-Pierre Dupuy dans la préface du livre de Günther Anders, Hiroshima est partout, Paris, éditions du seuil, 2008.

LIBERTÉ :

Nom féminin (latin libertas, -atis)

  1. État de quelqu’un qui n’est pas soumis à un maître : Donner sa liberté à un esclave.
  2. Condition d’un peuple qui se gouverne en pleine souveraineté : Liberté politique.
  3. Droit reconnu par la loi dans certains domaines, état de ce qui n’est pas soumis au pouvoir politique, qui ne fait pas l’objet de pressions : La liberté de la presse.
  4. Situation de quelqu’un qui se détermine en dehors de toute pression extérieure ou de tout préjugé : Avoir sa liberté de pensée.
  5. Possibilité d’agir selon ses propres choix, sans avoir à en référer à une autorité quelconque : On lui laisse trop peu de liberté.
  6. État de quelqu’un qui n’est pas lié par un engagement d’ordre contractuel, conjugal ou sentimental : Il a quitté sa femme et repris sa liberté.
  7. Temps libre, dont on peut disposer à son gré : Ne pas avoir un instant de liberté.
  8. État de quelqu’un ou d’un animal qui n’est pas retenu prisonnier : Un parc national où les animaux vivent en liberté.
  9. Situation psychologique de quelqu’un qui ne se sent pas contraint, gêné dans sa relation avec quelqu’un d’autre : S’expliquer en toute liberté avec quelqu’un.
  10. Manière d’agir de quelqu’un qui ne s’encombre pas de scrupules : Être blâmé pour la liberté de sa conduite.
  11. Écart d’une interprétation, d’une adaptation, etc., par rapport aux faits réels ou au texte original : Une trop grande liberté dans la traduction.
  12. État de ce qui n’est pas étroitement contrôlé, soumis à une réglementation sévère : Instaurer la liberté des prix industriels.
  13. Caractère de ce qui relève de l’initiative privée : Liberté d’entreprise.
  14. Jeux : Nom donné, pendant la Révolution, à certaines figures des jeux de cartes qui remplaçaient les reines.

« Lorsque Kant dit du devoir : « Devoir ! Nom sublime, nom grandiose, qui ne contiens en toi rien d’aimable et recélant la flatterie, mais qui exige soumission », toi qui « établis une loi (…), devant laquelle se taisent toutes les inclinaisons, même si en secret elles agissent à son encontre », l’homme qui parle à partir de la conscience de l’esprit libre lui répond : « Liberté ! Nom accueillant, nom humain, toi qui contiens en toi tout ce qui est cher à la moralité, que mon humanité estime au plus haut point et qui ne fais de moi l’esclave de personne, toi qui ne te contente pas de poser une loi, mais qui attend ce que mon amour moral reconnaîtra lui-même comme loi, parce qu’en face de toute loi qui ne lui est qu’imposé il se sent non-libre. »

Rudolf Steiner, La philosophie de la liberté – Traits fondamentaux d’une vision moderne du monde – Résultats de l’observation de l’âme selon la méthode scientifique, Montesson, Éditions Novalis, 1993

LIEU :

nom masculin (latin locus)

  1. Situation spatiale de quelque chose, de quelqu’un permettant de le localiser, de déterminer une direction, une trajectoire : Le lieu du rendez-vous n’est pas fixé.
  2. Endroit, localité, édifice, local, etc., considérés du point de vue de leur affectation ou de ce qui s’y passe : Vous n’étiez pas sur votre lieu de travail.

Le lieu commun à l’ethnologue et à ceux dont il parle c’est un lieu, précisément : celui qu’occupent les indigènes qui y vivent, y travaillent, le défendent, en marquent les points forts, en surveillent les frontières mais y repèrent aussi les traces des puissances chthoniennes ou célestes, des ancêtres ou des esprits qui en peuplent et en animent la géographie intime, comme si le petit morceau d’humanité qui leur adresse offrandes et sacrifices en était aussi la quintessence, comme s’il n’y avait humanité digne de ce nom qu’au lieu même du culte qu’on leur consacre. (…)

Nous réservons le termes de « lieu anthropologique » à cette construction concrète et symbolique de l’espace qui en saurait à elle seule rendre compte des vicissitudes et des contradiction de la vie sociale mais à laquelle se réfèrent tous ceux à qui elle assigne une place, si humble ou modeste soit-elle. C’est bien parce que toute anthropologie est anthropologie des autres, en outre, que le lieu, le lieu anthropologique, est simultanément principe de sens pour ceux qui l’habitent et principe d’intelligibilité pour celui qui l’observe. (…)

Ces lieux on au moins trois caractère communs. Ils se veulent (on les veux) identitaires, relationnels et historiques. Le plan de la maison, les règles de résidence, les quartiers de village, les autels, les places publiques, la découpe du territoire correspondent pour chacun à un ensemble de possibilités, de prescriptions et d’interdits dont le contenu  est à la fois spatial et social.

Marc Augé, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Éditions du Seuil, 1992.

LIMITE

LIGNE

LOBOTOMIE :

Nom féminin

  1. Section chirurgicale des fibres nerveuses qui unissent un lobe du cerveau aux autres régions pour traiter des troubles psychiatriques. (Elle n’est plus guère employée.)

Les constructions possèdent à la fois un dedans et un dehors. L’architecture occidentale est partie de l’hypothèse humaniste selon laquelle il est souhaitable d’établir un lien moral entre les deux, le dehors laissant filtrer sur le monde du dedans certaines révélations que le dedans va corroborer. La façade « honnête » parle des activités qu’elle dissimule. Mais, mathématiquement, si le volume intérieur des objets tri-dimensionnels augmente selon une progression au cube, l’enveloppe qui les renferme n’augmente que selon une progression au carré ; le décalage entre le volume de l’activité intérieure et la surface extérieure correspondante ne cesse donc de croître.

Passé un certain volume critique, ce rapport est poussé au-delà du point de rupture ; cette « rupture » est le symptôme de l’automonumentalité.

Dans l’écart intentionnel entre le contenant et le contenu, les bâtisseurs de New-York découvrent une zone de liberté sans précédent. Ils exploitent et lui donnent une dimension formelle au moyen d‘une opération qui est l’équivalent architectural d’une lobotomie (ou suppression, par intervention chirurgicale, des liaisons entre les lobes frontaux et le reste du cerveau pour remédier à certains troubles mentaux en dissociant les mécanismes de pensée des mécanismes émotifs). L’opération architecturale équivalente consiste à dissocier architecture intérieure et extérieure.

De cette façon, le « monolithe » épargne au monde extérieur les agonies des perpétuels changements qui l’agitent au dedans.

Il dissimule la vie quotidienne.

Rem Koolhaas, New York délire, Marseille, Éditions parenthèses, 2002.

MANIFESTE

MÉLANCHOLIA

MÊME

MENACE :

nom féminin (latin populaire minacia)

  1. Action de menacer ; parole, comportement par lesquels on indique à quelqu’un qu’on a l’intention de lui nuire, de lui faire du mal, de le contraindre à agir contre son gré : Des gestes de menace. Écrire sous la menace.
  2. Signe, indice qui laisse prévoir quelque chose de dangereux, de nuisible : Il y a une menace d’épidémie dans la région.
  3. Délit qui consiste à faire connaître à quelqu’un son intention, notamment verbalement ou par écrit, image ou tout autre moyen de porter atteinte à sa personne. (La menace de commettre une destruction ou une dégradation dangereuses pour les personnes est également un délit.)

« Car, avec cette deuxième frappe il s’est agi de quelque chose d’encore plus maléfique (si un tel comparatif peut avoir un sens) qu’avec la première. Même ceux de mes amis de Tokyo qui tentent, par une sorte de fair-play exagéré, ou qui s’efforcent en bons chrétiens de justifier la frappe contre Hiroshima comme « méritée », sombrent dans le mutisme quand tombe le nom de Nagasaki, et ils restent pétrifiés. Pour la raison suivante.

Chacun sait qu’après la première attaque atomique le Japon se trouvait terrassé et aurait été prêt à la capitulation sans conditions. Même aux États-Unis, personne ne met cela en doute. Et même en supposant qu’il y ai pu y avoir des doutes sur ce point auprès des instances de décision américaines, ceux qui doutaient avaient alors la possibilité, plutôt que de répéter immédiatement la frappe, de seulement menacer de répéter immédiatement la frappe.  » Seulement.  » Il semble incompréhensible qu’ils n’aient pas fait cela.

Mais il semble seulement. Car ils ont menacé. Mais bien sur d’une façon nouvelle et inouïe.

L’explication de ce que je veux dire par là est un peu difficile, car la relation habituelle entre menace et acte est ici inversée de la manière la plus diabolique possible.

Dans le cas normal, il est sensé et justifié de faire la distinction entre la menace de l’acte et l’acte lui-même. (…)

or, ici, dans le cas de Nagasaki, cette relation a été inversée – en laissant loin derrière tout ce qui est habituellement pratiqué entre politiciens ou maîtres chanteurs professionels. Car on n’a pas menacé d’un acte (d’une frappe qui aurait eu lieu « si »), mais au moyen d’une frappe réellement effectuée. Cet acte réel représentait une menace dans la mesure où il était adressé à quelqu’un qui devait apprendre  par là qu’il devait s’attendre à la répétition de cet acte « si ». Ce qui importait à ceux qui  ont réalisé l’acte, c’est-à-dire à ceux qui ont provoqué le bain de sang, ce n’était pas du tout le bain de sang comme tel, mais précisément et exclusivement le message de la menace dont ils on accompagné le bain de sang.

Je disait : la frappe était adressée à quelqu’un. L’indétermination était voulue. Mais qui donc était le destinataire ?

Dans les actes de guerre habituels, celui qui est menacé et celui qui est menacé est le même. On menace quelqu’un d’une attaque ; on attaque quelqu’un qu’on a menacé d’abord.

Mais ici – et c’est en cela que réside la nouveauté -, ici les deux sont distincts. Il ne saurait être question de croire que la menace s’adressait à ceux qui on été abattus par elle, c’est-à-dire les japonais. Car le Japon n’avait plus besoin d’être menacé. – C’est bien plutôt que la menace s’adressait à  » l’ennemie de demain  » d’alors, ennemi que l’on espérait intimider par la démonstration préalable de la catastrophe conformément au dicton : « Si tu veux effrayer le bouc, sacrifie la chèvre ! » Étant donné que la guerre contre « l’ennemi de demain d’alors », c’est-à-dire ce que l’on a appelé la « guerre froide », se trouvait encore à l’état de simple possibilité; étant donné que la menace directe contre cet ennemi ne rentrait pas en ligne de compte, il fallait quelque chose d’indirect – c’est là que la perversité du cas apparaît pleinement -, on l’a trouvé justement dans la nudité la plus nue : à savoir dans une frappe réelle, que l’on dirigea contre celui que – même si de facto la guerre était déjà terminée – l’on pouvait encore traiter de jure en ennemi. En un mot : on a exploité le dernier moment de l’état de guerre tout juste encore existant pour loger une action, plus précisément une menace, que l’on n’aurait plus pu exécuter après la capitulation. On a provoqué un bain de sang véritable dans l’intention de l’utiliser comme menace.

Les 70 000 que l’on a tué n’on donc pas été tué parce qu’ils étaient des ennemis, encore moins des ennemis dangereux, mais purement et simplement parce qu’il était possible, à travers leur mort en masse, de faire un exemple ; parce que l’on pouvait attribuer une fonction à ces 70 000 cadavres, parce que on pouvait les utiliser comme  » matériaux d’intimidation « .

Souviens-toi de  ces mots : des bains de sang en guise de geste d’intimidation contre un tiers ; et aussi : des morts comme matériaux d’intimidation. Ces expressions sont nouvelles et horribles, mais uniquement parce que les les choses sont nouvelles et horribles. Et répète-toi les mots, afin de que tu ne viennes pas à oublier à nouveau les choses. Car elles sont bien trop horribles  pour que, même si tu en a pris parfaitement conscience, tu sois capable de te les représenter sans cesse avec évidence. Ainsi donc : des bains de sang en guise de geste d’intimidation ; et des morts comme matériaux d’intimidation. – Et ne l’oublie pas ! Ce dernier coup n’a pas été porté au cours de la dernière guerre chaude mais en exploitant la chance de la guerre pas encore complètement refroidie, sur le seuil déjà ers la guerre  » froide « , la  » guerre de manoeuvres « . Les 70 000 par-dessus lesquels se trouve le lit dans lequel je suis couché, non seulement ils ne sont pas des soldats morts, non seulement ils ne sont pas des morts de guerre, mais ils sont des morts de manoeuvre. Note bien ce mot ! Et répète-le : des morts de manœuvres.

Le cas est typique de notre époque; car il n’y a rien qui caractérise mieux notre époque que l’effacement systématique de la frontière  entre  » essai  » et  » cas sérieux « , entre  » menace  » et  » acte « , entre guerre  » froide  » et guerre  » chaude « . L’exemple aujourd’hui classique est celui des  » essais nucléaires « , puisque ces explosions, bien que n’étant prétendument que des  » essais  » ont déjà provoqué effectivement des morts, et sont par conséquent des  » cas sérieux « . Mais cet effacement n’est pas nouveau. Il existait déjà en 1936. Car les manoeuvres de la Luftwaffe allemande et les menaces de Seconde Guerre mondiale agitées par Hitler avaient déjà revêtu la forme d’une guerre véritable : la guerre civile espagnole ; et les morts de Guernica étaient eux aussi, déjà, des  » morts de manoeuvre « . Cette fois, ce furent les japonais.

Günther Anders, Hiroshima est partout, Paris, Éditions du seuil, 2008.

MER :

Nom féminin (latin mare)

  1. Ensemble des eaux océaniques, communiquant entre elles et ayant le même niveau de base.
  2. Division de l’océan mondial définie du point de vue hydrographique (limites continentales ou insulaires) et hydrologique (température, salinité, courants).
  3. Bord de mer, région, ville côtières, plages, etc., considérés du point de vue des résidences, des loisirs, des activités qui y ont trait, etc. : Aller à la mer pour les vacances.
  4. Eau de la mer, de l’océan : La mer est chaude, froide.
  5. Grande quantité de liquide répandu : Une mer de sang.
  6. Littéraire. Vaste étendue, vaste superficie : Une mer de sable.
  7. Astronomie : Sur la Lune, vaste étendue plane, sombre, constituée de roche basique et généralement bordée de montagnes.

« Le ciel était nu et blanc mais la mer était encore déchainé. Elle est restée longtemps ainsi, dans cet état, vous savez, cet état nocturne d’aberration et de vanité, insomniaque et vieille. Elle s’est débattue longtemps sous le jour qui l’éclairait comme si elle se devait d’achever ce broyage imbécile de ses propres eaux, elle-même proie d’elle-même, d’une inconcevable grandeur. »

Marguerite Duras, L’été 80, Paris, Les éditions de minuit, 2008.

MÉTHODE :

Nom féminin (latin methodus, du grec methodos, de hodos, chemin)

  1. Marche rationnelle de l’esprit pour arriver à la connaissance ou à la démonstration d’une vérité : La méthode se différencie de la théorie.
  2. Ensemble ordonné de manière logique de principes, de règles, d’étapes, qui constitue un moyen pour parvenir à un résultat : Méthode scientifique.
  3. Manière de mener, selon une démarche raisonnée, une action, un travail, une activité ; technique : Une méthode de travail. Les méthodes de vente. Il n’a suivi aucune méthode précise dans son enquête.
  4. Ensemble des règles qui permettent l’apprentissage d’une technique, d’une science ; ouvrage qui les contient, les applique : Méthode de lecture.

« « J’annonce comme proche le moment où, par un processus de caractère paranoïaque et actif de la pensée, il sera possible de systématiser la confusion et de contribuer au discrédit total du monde de la réalité » : à la fin des années vingt, Salvador Dalí injecte sa méthode paranoïaque-critique dans le courant surréaliste. « C’est en 1929 que Salvador Dalí fait porter son attention sur les mécanismes internes des phénomènes paranoïaques et envisage la possibilité d’une méthode expérimentale fondée sur le pouvoir des associations systématiques propres à la paranoïa ; cette méthode devait devenir par la suite la synthèse délirante critique qui porte le nom d’activité paranoïaque-critique. » Le mot d’ordre de la méthode paranoïaque-critique (ci-après abrégée en MPC ) est la conquête de l’irrationnel.

Au lieu de la soumission passive et volontairement a-critique à l’inconscient qui caractérisait les premières recherches surréalistes dans le domaine de l’automatisme (appliqué à la littérature , la peinture et la sculpture), Dalí propose une seconde phase : l’exploitation consciente de l’inconscient au moyen de la MPC.

Pour définir sa méthode, il se sert essentiellement de formules suggestives : « la méthode spontanée de connaissance irrationnelle basée sur l’association interprétative-critique des phénomènes délirants ».

La manière la plus simple d’expliquer la MPC, c’est de décrire son exacte contre-pied.

Dans les années soixante, deux béhavioristes américains – Ayllon et Azrin – inventent une forme de thérapie par stimulant  qu’ils appellent économie de jeton. Par la distribution de jetons en plastiques de couleur, on encourage les pensionnaires d’un asile d’aliénés à se conduire autant que possible comme des gens normaux.

Les deux expérimentateurs « avaient affiché sur le mur une liste des conduites désirées et ils donnaient ensuite des primes (les jetons) aux malades qui faisaient leur lit, balayaient leur chambre, aidaient à la cuisine, etc. Ces jetons donnaient droit à des suppléments à la cantine ou à des faveurs comme la télévision en couleurs, la possibilité de veiller plus tard le soir ou disposer de chambre individuelle. Ces stimulants s’avérèrent très efficaces pour inciter les malades à se prendre en charge et à veiller au bon fonctionnement de leur service. »

Cette thérapie repose sur l’espoir que, tôt ou tard, une telle stimulation systématique de la normalité finira par se transformer en véritable normalité, que l’esprit malade parviendra à s’insérer dans une certaine forme de santé mentale, comme un bernard-l’ermite se glisse dans une coquillage vide. (…)

La MPC de Dalí est une forme de thérapie par stimulant, mais en sens contraire. Au lieu  d’imposer aux malades les rites du monde normal, Dalí propose aux bien portants une excursion touristique au pays de la paranoïa. À l’époque où Dalí invente la MPC, la paranoïa est à la mode à Paris. La recherche médicale a permis d’élargir sa définition au-delà de la simple manie de persécution, qui n’est qu’un des éléments d’un appareil délirant beaucoup plus vaste. En réalité, la paranoïa est un délire d’interprétation. Chaque fait, chaque événement, chaque observation est appréhendée selon un mode d’interprétation systématique et « compris » par le malade, sujet de telle manière qu’il vient absolument confirmer et renforcer sa thèse, à  savoir le délire initial qui lui a servi de point de départ.

Le paranoïaque voit toujours juste, même s’il regarde à côté.

De la même manière que dans un champ magnétique les molécules de métal se regroupent pour exercer une attraction collective et cumulée, le paranoïaque, par une série d’associations incontrôlables, systématiques et en soi strictement rationnelle, transforme le monde entier en un champ magnétique de faits qui vont tous dans le même sens : le sien.
C’est ce rapport intense – quoique déformé – au monde réel qui constitue l’essence de la paranoïa : « La réalité du monde extérieur sert comme illustration et preuve, et est mise au service de la réalité de notre esprit. » La paranoïa est un choc de la reconnaissance indéfiniment répété. (…)
Comme son nom l’indique, la méthode paranoïaque-critique de Dalí est un enchainement de deux opérations consécutives mais distinctes :
a ) la reproduction artificielle du mode de perception paranoïaque du monde donnant un éclairage nouveau, avec sa riche moisson de correspondances, d’analogies et de schémas associatifs insoupçonnés ;
b ) la compression de ces élucubrations gazeuses jusqu’au point critique où elles atteigne la densité du fait ; la partie critique de la méthode consiste en la fabrication de « souvenirs » objectivants du tourisme paranoïaque, de preuves concrètes qui apportent  au reste de l’humanité les découvertes de ces excursions, dans des formes aussi évidentes et incontestables que des instantanés.

Rem Koolhaas, New York délire, Marseille, Éditions parenthèses, 2002.

MILIEU

« Milieu ». Le « milieu », dans son usage le plus commun, est à la fois ce qui est autour de l’individu (environnement) et entre les individus (medium). Les deux sens du terme de milieu se rejoignent dans une philosophie de l’individuation selon laquelle, pour comprendre la relation de l’individu et de son milieu, il faut partir du mi-lieu de cette relation, c’est-à-dire au point où ni l’individu ni le milieu ne sont encore constitués. Le milieu n’est donc pas, à proprement parler, extérieur à l’individu : il en est le complémentaire, à ce titre il n’est pas l’environnement.

« Milieu technique ». En France, le concept de « milieu » date de l’époque d’Auguste Comte, mais le concept de « milieu technique » naîtra un siècle plus tard à l’époque d’André Leroi-Gourhan et Georges Friedmann. Si la technologie est une science humaine, c’est bien que la technique est notre milieu. Tout geste (du plus banal au plus rare) s’effectue dans un milieu technique qui le rend possible, or tout milieu technique comporte de la mémoire. La technique comme milieu s’accompagne d’une pensée de l’individuation au mi-lieu : l’être humain s’individue au mi-lieu, entre l’extériorisation des organes etl’intériorisation des prothèses.

Le milieu technique a ceci de singulier pour l’homme qu’il a la possibilité d’être associé ou dissocié : c’est un milieu pharmacologique.

Milieu associé/milieu dissociéArs Industrialis emprunte à Simondon le concept de « milieu associé » pour analyser l’individuation collective en quoi consiste toute société humaine, de telle sorte à ce que l’histoire de l’individuation humaine y apparaisse comme indissociable de l’histoire de l’individuation technique.
Un milieu techno-symbolique vous est associé s’il est le medium et le vecteur de votre individuation, celle-ci n’étant possible que parce que ce milieu associe des individus. Au contraire, un milieu est dissocié s’il n’aide pas à votre individuation, si vous ne contribuez pas à votre milieu. Les milieux symboliques furent dissociés par l’application aux échanges symboliques du modèle industriel – à travers les industries culturelles. Comme ce modèle oppose producteurs et consommateurs, il aboutit à spécialiser les uns dans le rôle d’émetteur de symboles et les autres dans le rôle de consommateurs de ces symboles. Cette dissociation des milieux s’accentua avec l’économie des services qui repose sur le contrôle, par les concepteurs du service, du comportement des consommateurs ou utilisateurs.
La nouveauté du réseau internet en tant que milieu technique, par contraste avec la télévision par exemple, est qu’il ne constitue pas un milieu structurellement dissocié. Telle est la raison pour laquelle internet rend possible l’économie contributive, typique du logiciel libre. Il n’y a plus dissociation des producteurs et des consommateurs, mais association des destinataires et des destinateurs produisant une nouvelle forme de socialité et un nouvel esprit du capitalisme.Milieu (associé/dissocié), dans le dictionnaire en ligne d’ sur internet à : http://arsindustrialis.org/milieu

MONDE.Nom masculin (latin mundus)

  1. Ensemble de tout ce qui existe, de façon réelle et concrète ; univers : Les conceptions du monde. La création du monde.
  1. Littéraire. Système solaire : Les théories sur l’origine du monde.
  1. La Terre, la surface terrestre, le globe terrestre (510 millions de km2 dont 149 millions de terres émergées) : Faire le tour du monde.
  2. La nature, ce qui constitue l’environnement des êtres humains : L’enfant découvre le monde.
  3. Ensemble des êtres humains vivant sur la Terre (6 milliards d’habitants) : Le monde entier s’indigne devant tant de misère.
  4. Un nombre indéterminé de personnes : Il y a du monde pour nous servir ?
  5. Un nombre important de personnes : Il n’y a pas grand monde.
  6. Vieux. Personnes qui sont au service de quelqu’un : Elle a besoin d’avoir tout son monde autour d’elle.
  7. Personnes à qui on a habituellement affaire : Laissez-le faire, il connaît bien son monde.
  8. Milieu, groupe social défini par une caractéristique, un type d’activité ; personnes qui en font partie : Le monde des arts. Nous ne sommes pas du même monde.
  9. Ensemble de choses ou d’êtres formant un tout à part, organisé, un microcosme : Le monde des insectes. Le monde de l’électronique.
  10. Ensemble de choses abstraites, de concepts du même ordre, considéré globalement : Le monde des idées.
  11. Ensemble des personnes constituant les classes sociales les plus aisées, la haute société, considérée dans ses activités spécifiques, son luxe : Les gens du monde.
  12. Littéraire. Vie séculière, profane, par opposition à la vie spirituelle : Moine qui a fui le monde.
  1. Écart important, grande différence : Il y a un monde entre ces deux conceptions.
  2. Héraldique : Boule entourée horizontalement d’un anneau relié à un demi-anneau qui entoure la moitié supérieure et qui est surmontée d’une croix.
  3. Marine : Équipage ou partie de l’équipage d’un navire.

Et ce fut le grand séisme
et le Soleil s’obscurcit comme cilice,
et se fit la Lune sang…
Et les étoiles churent sur la terre
ainsi le figuier secoué par le vent de tempête
perd ses fruits encore verts.
Et le ciel se roula comme un parchemin et disparut,
et les montagnes, les îles
se mirent en mouvement.
Et les rois de la terre, les seigneurs,
les riches, les capitaines,
les puissants et les hommes francs,
tous coururent se réfugier
dans les cavernes, dans les gorges,
disant aux rochers et aux pierres :
roulez, ensevelissez-nous
dissimulez-nous à la face
de celui qui siège sur le trône,
et à l’ire de l’agneau,
car venu les grand jour de sa colère,
qui peut en réchapper ?

Poème d’Arseni Tarkovski dans Stalker

« Ces deux phrases à elles seules ouvrent le monde,
les choses, les vents, les cris des enfants. Le soleil mort pendant ces cris.
Que le mode aille à sa perte. Vanité des vanités, tout est vanité et poursuite du vent.
C’est moi la poursuite du vent. »

Texte parlé dans le morceau Femina part. 3 de l’album Femina de John Zorn.

MOT

MORT :

Nom féminin (latin mors, mortis)

  1. Perte définitive par une entité vivante (organe, individu, tissu ou cellule) des propriétés caractéristiques de la vie, entraînant sa destruction.
  2. Cessation complète et définitive de la vie d’un être humain, d’un animal : Annoncer la mort d’un ami.
  3. Terme de l’existence de quelqu’un, considéré comme un moment du temps, une date : Publier un ouvrage après la mort de son auteur.
  4. Manière de mourir ; circonstances qui accompagnent la mort : Une mort naturelle, accidentelle.
  5. Ce qui présage le décès, signes extérieurs ou personnification de la mort : La mort se lisait sur son visage.
  6. Cessation complète d’activité : La mort du petit commerce.

« Vous lui demandez : en quoi la maladie de la mort est-elle mortelle ? Elle répond : En ceci que celui qui en est atteint ne sait pas qu’il est porteur d’elle, de la mort. Et en ceci aussi qu’il serait mort sans vie au préalable à laquelle mourir, sans connaissance aucune de mourir à aucune vie. »

Marguerite Duras, La maladie de la mort, Paris, Les éditions de minuit, 2006.

 » La mort doit être supprimée…! « 

Joseph Beuys lors de l’enterrement d’un ami.

MYTHE :

Nom masculin (grec muthos, récit)

  1. Récit mettant en scène des êtres surnaturels, des actions imaginaires, des fantasmes collectifs, etc.
  2. Allégorie philosophique (par exemple le mythe de la caverne).
  3. Personnage imaginaire dont plusieurs traits correspondent à un idéal humain, un modèle exemplaire (par exemple Don Juan).
  4. Ensemble de croyances, de représentations idéalisées autour d’un personnage, d’un phénomène, d’un événement historique, d’une technique et qui leur donnent une force, une importance particulières : Le mythe napoléonien. Le mythe de l’argent.
  5. Ce qui est imaginaire, dénué de valeur et de réalité : La justice, la liberté, autant de mythes.

Autrefois les contes commençaient par « Il était une fois », et comportaient ainsi en eux-mêmes toute la réalité du monde. Leurs qualités étaient mythiques, ils plongeaient l’homme dans un univers d’avant la création, d’avant l’architecture, et comportaient la possibilité de tous les mondes, de toutes les architectures. L’architecture était la transcription de ces mythes. Le mythe de notre temps commence par :

Dans un lieu commun
Vide place d’attente
Se tourne une main discrète

Cette sentence en signe en même temps son aboutissement.
Ce mythe englobe la totalité du monde, et concerne l’entièreté de l’agir humain.
Tel un défi, cette sentence résonne dans le cœur de l’architecte, et situe pour lui ce qui est sa situation, sa responsabilité, et son agir.

Guilhem Vincent, Être Architecte – Le sacrifice – Manifeste pour un aArchitecte, Mémoire de licence de l’ENSA, Nancy, 2011.

NIHILISME :

Nom masculin (latin nihil, rien)

  1. Tendance révolutionnaire de l’intelligentsia russe des années 1860, caractérisée par le rejet des valeurs de la génération précédente.
  2. Négation des valeurs intellectuelles et morales communes à un groupe social, refus de l’idéal collectif de ce groupe.

« Il est inutile de s’attarder à démontrer que le national-socialisme a été un avatar du nihilisme. En fait, il n’était pas seulement nihiliste au sens vague que l’on donne couramment à cet adjectif, mais au sens strict, puisque en tant que monisme naturaliste il correspondait exactement à ce que nous avons défini plus haut comme étant la quintessence du nihilisme. Il a été le premier mouvement politique à nier l’homme en tant qu’homme, et même à le nier massivement afin de l’anéantir réellement comme simple «nature», comme matière première ou résidu. À une échelle qui aurait fait pâlir de jalousie le nihilisme classique, il a réussi à joindre la philosophie du néant et l’anéantissement, le nihilisme et l’annihilation, au point que l’on serait en droit de parler à son sujet d’«annihilisme».

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Tome 1 Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, Éditions de l’encyclopédie des nuisances, 2002.

NON-LIEU

Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel ni comme historique définira un non-lieu. L’hypothèse ici défendue est que la surmodernité est productrice de non-lieux, c’est-à-dire des espaces qui ne sont pas eux-même des lieux anthropologiques et qui (…) n’intègrent pas les lieux anciens : ceux-ci, répertoriés, classés et promus « lieux de mémoire », y occupent une place circonscrite et spécifique. Un monde où l’on naît en clinique et où l’on meurt à l’hôpital, où se multiplient, en des modalités luxueuses ou inhumaines, les points de transit et les occupations provisoires (les chaines d’hôtels et les squats, les clubs de vacances, les camps de réfugiés, les bidonvilles promis à la casse ou à la pérennité pourrissante), où se développe un réseau serré de moyens de transports qui sont aussi des espaces habités, où l’habitué des grandes surfaces, des distributeurs automatiques et des cartes de crédit renoue avec les gestes du commerce « à la muette », un monde ainsi promis à l’individualité solitaire, au passage, au provisoire et à l’éphémère, (…). Ajoutons qu’il en est évidemment du non-lieu comme du lieu : il n’existe jamais sous une forme pure ; des lieux s’y recomposent ; des relations s’y reconstruisent ; « les ruses millénaires » de « l’invention » du quotidien » et des « arts de faire » (…) peuvent s’y frayer un chemin et y déployer des stratégies. Le lieu et le non-lieu sont plutôt des polarités fuyantes : le premier n’est jamais complètement effacé et le second ne s’accomplit jamais totalement – palimpseste où se réinscrit sans cesse le jeux brouillé  de l’identité et de la relation. Les non-lieux pourtant sont la mesure de l’époque ; mesure quantifiable et que l’on pourrait prendre en additionnant, au prix de quelques conversions entre superficie, volume et distance, les voies aériennes, ferroviaires, autoroutières et les habitacles mobiles dits « moyens » de transport » (avions, trains, cars), les aéroports, les gares, et les stations aérospatiales, les grandes surfaces de la distribution, l’écheveau complexe, enfin, des réseaux câblés ou sans fil qui mobilisent l’espace extra-terrestre aux fins d’une communication si étrange qu’elle ne met souvent en contact l’individu qu’avec une autre image de lui-même.

Marc Augé, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Éditions du Seuil, 1992.

OBJET

OCCASION

“Les essais qui vont suivre ne sont ni de simples essais littéraires, ni des analyses philosophiques menées sur un mode universitaire, mais plutôt des exemples de ce qu’on pourrait appeler du vieux nom d’ ”occasionnalisme”, c’est-à-dire d’une “philosophie de l’occasion”. J’entends par là – ce qui pourrait passer au premier abord pour une absurdité – quelque chose comme un hybride de métaphysique et de journalisme : une façon de philosopher qui prend pour objet la situation actuelle, c’est-à-dire des fragments caractéristiques de notre monde actuel, mais pas seulement pour objet, puisque le caractère opaque et inquiétant de ces fragments est précisément ce qui éveille cette façon de philosopher.”

Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Tome 1 Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, Éditions de l’encyclopédie des nuisances, 2002, p.22.

ORDINAIRE

ORGANOLOGIE

Ce terme est dérivé du grec « organon » : outil, appareil.

L’« organologie générale » est une méthode d’analyse conjointe de l’histoire et du devenir des organes physiologiques, des organes artificiels et des organisations sociales. Elle décrit une relation transductive entre trois types d’ « organes » : physiologiques, techniques et sociaux. La relation est transductive dans la mesure où la variation d’un terme d’un type engage toujours la variation des termes des deux autres types. Un organe physiologique – y compris le cerveau, siège de l’appareil psychique1 – n’évolue pas indépendamment des organes techniques et sociaux. Cette façon de penser s’inspire des travaux de Georges Canguilhem dans Le normal et le pathologique.

La transformation organologique constante connaît de nos jours un bouleversement inédit que nous appelons – en référence à un concept de Bertrand Gille 2 – l’hyper-désajustement. Celui-ci résulte non seulement de l’accélération de l’évolution technologique, mais du modèle néolibéral qui, depuis la « révolution conservatrice », consiste à remplacer les organisations et institutions sociales par des services eux-mêmes technologiques, et totalement soumis à un système économique devenu exclusivement spéculatif. Il y a hyper-désajustement lorsque les organa artificiels formant le système technique court-circuitent à la fois le niveau des organes et appareils psychosomatiques (organes génitaux et cérébraux compris) et le niveau des organismes sociaux. C’est ce qui conduit à ce que nous appelons une prolétarisation généralisée.

1 Mais l’appareil psychique n’est pas réductible au cerveau, et suppose des organes techniques, des artefacts supports de symbolisation et dont la langue est un cas.

2 Bertrand Gille montre qu’à partir de la révolution industrielle, la dynamique du système technique s’accroît et accélère sa transformation en sorte que la principale fonction des pouvoirs publics devient la rgulation du désajustement entre système technique et systèmes sociaux qui en résulte.

Organologie, dans le dictionnaire en ligne d’Ars Industrialis sur internet à : http:// http://www.arsindustrialis.org/organologie-générale

OUTIL

PERTE

PHARMAKON (PHARMACOLOGIE)

En Grèce ancienne, le terme de pharmakon désigne à la fois le remède, le poison, et le bouc-émissaire.

Tout objet technique est pharmacologique : il est à la fois poison et remède. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin, au sens où il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Cet à la fois est ce qui caractérise la pharmacologie qui tente d’appréhender par le même geste le danger et ce qui sauve. Toute technique est originairement et irréductiblement ambivalente : l’écriture alphabétique, par exemple, a pu et peut encore être aussi bien un instrument d’émancipation que d’aliénation. Si, pour prendre un autre exemple, le web peut être dit pharmacologique, c’est parce qu’il est à la fois un dispositif technologique associé permettant la participation et un système industriel dépossédant les internautes de leurs données pour les soumettre à un marketing omniprésent et individuellement tracé et ciblé par les technologies du user profiling.

La pharmacologie, entendue en ce sens très élargi, étudie organologiquement les effets suscités par les techniques et telles que leur socialisation suppose des prescriptions, c’est à dire un système de soin partagé, fond commun de l’économie en général, s’il est vrai qu’économiser signifie prendre soin. En particulier, Ars Industrialis appelle de ses vœux une pharmacologie de l’attention  à l’époque des technologies de l’esprit.

Poison et remède, le pharmakon peut aussi devenir le bouc-émissaire de l’incurie qui ne sait pas en tirer un parti curatif et le laisse empoisonner la vie des incurieux, c’est à dire de ceux qui ne savent pas vivre pharmaco-logiquement. Il peut aussi conduire par sa toxicité à désigner des boucs-émissaires des effets calamiteux auxquels il peut conduire en situation d’incurie. L’actuel mélange de populisme industriel et de régressions politiques en tous genres procède totalement d’un tel état de fait – et il constitue, en particulier en Europe Occidentale et Orientale, mais aussi et surtout en France et en Italie, une honte historique pour ces pays qui furent autrefois les berceaux de grandes cultures artistiques, scientifiques, philosophiques et politiques.

En principe, un pharmakon doit toujours être envisagé selon les trois sens du mot : comme poison, comme remède et comme bouc-émissaire (exutoire). C’est ainsi que, comme le souligne Gregory Bateson, la démarche curative des Alcooliques Anonymes consiste toujours à mettre d’abord en valeur le rôle nécessairement curatif et donc bénéfique de l’alcool pour l’alcoolique qui n’a pas encore entamé une démarche de désintoxication.

Qu’il faille toujours envisager le pharmakon, quel qu’il soit, d’abord du point de vue d’une pharmacologie positive, ne signifie évidemment pas qu’il ne faudrait pas s’autoriser à prohiber tel ou tel pharmakon. Un pharmakon peut avoir des effets toxiques tels que son adoption par les systèmes sociaux sous les conditions des systèmes géographiques et biologiques n’est pas réalisable, et que sa mise en œuvre positive s’avère impossible. C’est précisément la question que pose le nucléaire.

Pharmakon (pharmacologie), dans le dictionnaire d’Ars Industrialis, à l’adresse http://www.arsindustrialis.org/pharmakon

PLI

PLAN

PLACE

PORTE

POÉSIE :

Nom féminin (latin poesis, du grec poiêsis, création)

  1. Art d’évoquer et de suggérer les sensations, les impressions, les émotions les plus vives par l’union intense des sons, des rythmes, des harmonies, en particulier par les vers.
  1. Genre de poème : Poésie lyrique, épique, héroïque. Poésie dramatique. Poésie pastorale.
  1. Art des vers particulier à un poète, à une nation, à une époque : La poésie de Hugo. La poésie française. La poésie du XVIe siècle.
  2. Ouvrage en vers, de peu d’étendue ; poème : Les poésies de Musset. Recueil de poésies.
  3. Littéraire. Caractère de ce qui parle particulièrement à l’imagination, à la sensibilité : La poésie d’un pastel.

« Le caractère hérétique, c’est-à-dire Sacré, de la poésie est motivé par la conviction que l’homme est le plus cruel des êtres vivants. La condition spirituelle du poète mène à la catastrophe. La culture poétique naît du désir d’éviter cette catastrophe. »

Andreï Tarkovski – Notes du scénario du Sacrifice.

PROCESSUS

READY-MADE :

nom masculin (anglais ready-made, tout fait)
  1. Objet manufacturé promu au rang d’objet d’art par le seul choix de l’artiste. (M. Duchamp, 1913. Le ready-made peut être « aidé », « assisté » ou « rectifié » par certaines modifications.)

« Marcel Duchamp passa les fêtes de Noël dans sa famille à Rouen. Au soir du 27 décembre il comptait embarquer au Havre à bord du SS Touraine pour se rendre à New-York. Peu avant son départ, il se rendit dans une pharmacie, rue Blomet, où il convainquit le pharmacien de prendre une ampoule de taille moyenne dans les rayons, d’en ouvrir le scellé, de déverser le liquide qu’elle contenait, puis de refermer le récipient bombé. Arrivé à New-York, Duchamp remit cette ampoule vide, qu’il avait emporté dans ses bagages, au couple de collectionneurs Walter et Louise Arensberg, un cadeau de visiteur à des hôtes, en leur expliquant que, comme ses amis fortunés possédaient déjà tout, il avait voulu leur apporter cinquante centimètres cube d’air de Paris. Un volume d’air des côtes françaises entrait dans la liste des premiers ready-made. Duchamp ne se soucia apparemment pas du fait que son objet aérien tout prêt constituait d’emblée une falsification, puisque qu’il n’avait pas été rempli d’air de Paris, mais par celui d’une pharmacie du Havre. L’acte de désignation recouvrit l’origine réelle. «L’original» lui tenait toutefois à coeur. Lorsqu’un petit garçon du voisinage eut brisé par mégarde l’ampoule d’air de Paris dans la collection des Arensberg, en 1949, Duchamp chargea un ami secourable d’aller racheter la même ampoule dans la même pharmacie du Havre. Dix ans plus tard, dans un hall d’hôtel à New-York, Duchamp expliquait à un journaliste qui l’interviewait : «L’art était un rêve, il est devenu inutile » ; « Je passe très facilement mon temps, mais je ne saurais vous dire ce que je fais… Je suis un respirateur. »

Peter Sloterdijk, Ecumes, Fayard/Pluriel, 2013. p. 169,170

RELATION

“Pour couper court à toute polémique, autour d’un soi-disant retour à un art “conceptuel”, rappelons que ces travaux ne célèbrent en rien l’immatérialité : aucun de ces artistes ne privilégie les “performances” ou le concept, mot qui ne signifient ici plus grand-chose. En un mot, il n’existe plus de primat du processus du travail sur les modèles de matérialisation de ce travail (à l’opposé du process art et de l’art conceptuel, qui tendaient à fétichiste, eux, le processus mental au détriment de l’objet). Dans les mondes que construisent ces artistes, les objets font au contraire partie intégrante du langage, l’un et l’autre considérés  comme des vecteurs de relations à l’autre : d’une certaine manière, un objet est tout aussi immatériel qu’un coup de fil ; et une oeuvre qui consiste en un dîner autour d’une soupe, aussi matérielle qu’une statue. Cette division arbitraire entre le geste et les formes qu’il produit se trouve ici mise en cause, dans la mesure où elle est l’image même de l’aliénation contemporaine : l’illusion savamment entretenue, jusque dans les institutions artistiques, que les objets excusent les méthodes et que les la fin de l’art justifie la petitesse des moyens intellectuels et éthiques. Les objets et les institutions, l’emploie du temps et les oeuvres, sont à la fois le résultat des rapports humains — puisqu’ils concrétisent le travail social — de des producteurs de relations — puisqu’ils organisent en retour les modes de socialisés et régulent les rencontres interhumaines. L’art d’aujourd’hui nous amène ainsi à envisager différemment les rapports entre l’espace et le temps ; c’est d’ailleurs, pour l’essentiel, du traitement de cette question qu’il tire sa principale originalité. Qu’est ce qui, en effet, est concrètement produit par des artistes comme Liam Gellik, Dominique Gonzales-Foerster ou Vanessa Beecroft ? Qu’est ce qui constitue en dernière instance l’objet de leur travail ? Pour instaurer quelques éléments de comparaison, il faudrait entamer une histoire de la valeur d’usage de l’art : quand un collectionneur achetait une oeuvre de Jackson Pollock ou d’Yves Klein, il achetait, au-delà de son intérêt esthétique, un jalon d’une histoire en marche. Il se rendait acquéreur d’une situation historique. Hier, lorsqu’on achetait un Jeff Koons, c’est plutôt l’hyperréalité de la valeur artistique qui était mise en avant. Qu’a-t-on acheté lorsqu’on possède une oeuvre de Tiravanija ou de Douglas-Gordon, sinon un rapport au monde concrétisé par un objet, qui détermine de lui-même les relations que l’on a envers ce rapport : la relation à une relation ?”

Nicolas Bourriaud, Esthétique Relationnelle, Les presses du réel, 1998, p.49, 50, 51.

RELIGION

RESPONSABILITÉ :

Nom féminin

  1. Obligation ou nécessité morale de répondre, de se porter garant de ses actions ou de celles des autres : Décliner toute responsabilité en cas de vol.
  2. Fait d’être responsable d’une fonction : Il a la responsabilité de tout un secteur.
  3. Fonction, position qui donne des pouvoirs de décision, mais implique que l’on en rende compte (surtout pluriel) : Avoir des responsabilités dans un syndicat.
  4. Fait pour quelque chose d’être la cause, l’origine d’un dommage : La responsabilité de l’alcool dans beaucoup d’accidents.

« Nous sommes tous coupables de tout et de tous, et moi plus que les autres »

Fiodor Dostoïevski cité par Emmanuel Levinas dans Entre nous, essai sur le penser-à-l’autre, Paris, LGF, 2010.

RÊVE

REPRÉSENTATION

RÉVOLUTION

“La modernité esthétique est un procédé d’utilisation de la force non pas contre des personnes ou des choses, mais contre des rapports culturels non clari és. Elle organise une vague d’attentats contre les attitudes globales du type de la foi, de l’amour, de la mièvrerie, et contre des catégories pseudo-évidentes comme la forme, le contenu, l’image, l’oeuvre et l’art. Son modus operandi est l’expérience in vivo sur les utilisateurs de ces concepts. En conséquence, le modernisme agressif rompt avec le respect des classiques où se manifeste le plus souvent, comme il le note avec une grande aversion, une vague de holisme – lié à une tendance à s’appuyer sur un totum qu’on laisse dans son inexplicitation et dans son non- déploiement. C’est à partir de sa volonté accrue d’explicitation que le surréalisme déclare la guerre à la médiocrité : il reconnaît en elle la cachette opportune pour les pusillanimités antimodernes qui s’opposent au déploiement opérationnel et à la mise à jour constructive. Parce que, dans cette guerre des mentalités, la normalité apparaît comme un crime, l’art en tant que média de la lutte contre le crime, peut invoquer des ordres d’intervention inhabituels. Lorsque Isaac Babel déclarait : “La banalité, c’est la contre-révolution”, il énonçait aussi, indirectement, le principe de la “révolution” : l’utilisation de la Terreur comme violence contre la normalité fait éclater la latence esthétique et sociale et fait monter à la surface les lois selon lesquelles on construit les sociétés et les oeuvres d’art.”

Peter Sloterdijk, Ecumes – Sphères 3, 2013, p.144.

SACRIFICE

nom masculin (latin sacrificium, de sacrificare, sacrifier)

  1. Offrande à une divinité et, en particulier, immolation de victimes.
  2. Effort volontairement produit, peine volontairement acceptée dans un dessein religieux d’expiation ou d’intercession.
  3. Renoncement volontaire à quelque chose, perte qu’on accepte, privation, en particulier sur le plan financier : Faire de grands sacrifices pour ses enfants.

“ Mais nous sommes au XXe siècle, celui qui a inventé le mot “totalitaire” parce que chaque mot, du mot survie au mot destruction (en passant par le mot tyrannie), est devenu capable d’épuiser la totalité de son contenu. C’est pourquoi le sacrifice demandé à M. Aleksander sera total, c’est pourquoi son enjeu impliquera la totalité du devenir humain – et c’est ainsi que par fidélité à un mot, le quotidien aura basculé dans l’absolu. »

Chris Marker à propos du film Le Sacrifice de Andreï Tarkovski

 » Le sacrifice ne saurait trouver une place dans un ordre partagé entre l’authentique et l’inauthentique. La relation à autrui dans le sacrifice où la mort de l’autre préoccupe l’être-là humain avant sa propre mort, n’indique-t-elle pas précisément un au-delà de l’ontologie – tout en déterminant – ou révélant – une responsabilité pour l’autre et par elle un « moi » humain qui n’est ni l’identité substantielle d’un sujet ni l’Eigentlichkeit dans la « mienneté » de l’être. Le moi de celui qui est élu à répondre du prochain et ainsi identique à soi, et ainsi le soi-même. Unicité de l’élection ! Par-delà l’humanité se définissant encore comme vie et conatus essendi et souci d’être, une humanité dés-inter-essée. La priorité de l’autre sur le moi, par laquelle l’être humain est élu et unique, est précisément sa réponse à la nudité du visage et à sa mortalité. C’est là que se passe le souci de sa mort où le «mourir pour lui» et «de sa mort» a priorité par rapport à la mort «authentique». Non pas une vie post-mortem, mais la démesure du sacrifice, la sainteté dans la charité et la miséricorde. Ce futur de la mort dans le présent de l’amour est probablement l’un des secrets originels de la temporalité elle-même et au delà de toute métaphore. »

Emmanuel Levinas, Totalité et infini – Essai sur l’extériorité, Paris, LGF, 2009.

SCHIZOPHRÉNIE :

Nom féminin (allemand Schizophrenie, du grec skhizein, fendre, et phrên, pensée)

  1. Psychose délirante chronique caractérisée par une discordance de la pensée, de la vie émotionnelle et du rapport au monde extérieur.

« Pour l’essentiel, le monde de demain sera invisible, et , par conséquent, ce qui s’y déroulera sera inimputable. (Non pas seulement comme on le souligne aujourd’hui très généralement, insondable.) Tout se fera avec un  » alibi « . Ce qui veut dire : celui à qui l’on s’en prendra se trouvera toujours  » ailleurs « , pas au même lieu que le perpétrateur, pas au lieu de l’acte, puisque celui-çi, déclenché par la pression d’un bouton, a lieu quelque part ailleurs. Celui qui frappe et celui qui est frappé seront tellement éloigné l’un de l’autre  que celui qui sera frappé demeurera incapable de se concevoir comme la victime d’une voie de fait. Tandis que jadis chaque  » lieu d’exécution  » était simultanément le lieu de celui qui perpètre et le lieu de la victime, simultanément le lieu de l’action et de la passion – désormais il sera divisé, fractionné en deux lieux. Cette division est l’une des  » conditions d’existence  » de la dissociation de la personnalité de l’homme d’aujourd’hui. ce n’est pas seulement l’âme de l’homme qui est aujourd’hui  » schizoïde « , mais les évènements eux-mêmes le sont. « 

Günther Anders, Hiroshima est partout, Paris, Éditions du seuil, 2008.

SENSIBILITÉ

SUBLIME :

Adjectif (latin sublimis, haut)

  1. Qui est le plus élevé, en parlant de choses morales ou intellectuelles : Sublime abnégation.
  2. Dont les sentiments et la conduite atteignent une grande élévation : Il a été sublime dans cette circonstance.
  3. Qui est parfait en son genre : Un tableau sublime.

“Le concept philosophique du sublime, bien qu’il soit apparu avant 1755, a été développé et fortement valorisé par Emmanuel Kant, qui a tenté de saisir toutes les implications du séisme de Lisbonne. Le jeune Kant, fasciné par la catastrophe, collecta toutes les informations qui lui étaient accessibles et les utilisa pour formuler dans trois textes successifs une théorie sur la cause des séismes. Sa théorie, qui reposait sur le mouvement de gigantesques cavernes souterraines remplies de gaz chauds, fut démentie par la science moderne, mais représentait néanmoins la première tentative d’expliquer un tremblement de terre par des facteurs naturels et non surnaturels. Selon Walter Benjamin, le petit livre de Kant sur les séismes « représente probablement les débuts de la géographie scientifique en Allemagne, et très certainement ceux de la sismologie ».”

 Extrait de la page wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Tremblement_de_terre_de_Lisbonne

SUJET

TECHNIQUE

« Nous devons commencer dans l’analyse ontoanthropologique, par une situation résolument pré-humaine, dans laquelle le résultat n’est pas toujours anticipé de manière latente. L’homme ne sort pas vers le haut du chapeau du magicien comme le singe descend de l’arbre. Il est le produit d’une production qui, elle même, n’est pas homme, qui n’était pas menée par l’homme de manière intentionnelle, et il n’était pas encore ce qu’il allait devenir avant de le devenir. Il s’agit donc de décrire le mécanisme anthropogénétique et d’expliquer, à sa lumière, qu’il procède d’une manière résolument pré-humaine et non humaine, et qu’en ça il ne peut être confondu avec l’action d’un sujet producteur ni divin, ni humain.

(…)

L’homme ne descend donc ni du singe, comme l’ont cru hâtivement des darwinistes de vulgarisation, ni du signe, comme on l’a dit dans les jeux de langage des surréalistes : il descend de la pierre ou du moyen dur, dans la mesure où nous nous entendons pour considérer que c’est l’usage de la pierre qui a inauguré la prototechnique humaine. En tant que premier technologue de la pierre, jeteur, opérateur d’un instrument à frapper, le pré-sapiens devient le stagiaire du moyen dur et, de ce point de vue, il est l’homme à son commencement. »

Peter Sloterdijk, Ecumes – Sphères 3 , Fayard-Pluriel, 2013, p.108, 125.

TEMPS

TERRE

TRACE :

Nom féminin (de tracer)

  1. Suite d’empreintes laissées sur le sol par le passage de quelqu’un, d’un animal, d’un véhicule : Relever des traces de pas dans une allée.
  2. Marque laissée par une action quelconque : La porte garde des traces d’effraction.
  1. Très faible quantité d’une substance : Déceler des traces d’albumine dans les urines.
  1. Littéraire. Ce qui subsiste de quelque chose du passé sous la forme de débris, de vestiges, etc. : Des traces d’une civilisation très ancienne.
  2. Marque physique ou morale faite par un événement, une situation, une maladie, un coup : Cette aventure a laissé des traces profondes en lui.
  3. Aux Antilles, sentier en montagne.
  4. Mathématiques En géométrie descriptive, intersection d’une droite ou d’un plan avec l’un des plans de projection.
  5. Psychologie Ce qui subsiste dans la mémoire d’un événement passé.

« … D’une certaine façon, je prend l’art très au sérieux, mais ma production artistique n’a jamais été très sérieuse et constitue pour l’essentiel un acte ironique. En tous cas, on a besoin de traces, on a besoin d’être identifié par les gens, on a la responsabilité de dire ce qu’on a à dire et d’être là où on devrait être. On partage la misère et on en peut ni l’accentuer ni l’atténuer. On partage toujours ce fascinant destin. Je travaille désormais dans un sens différent, mais mes oeuvres ne sont réellement que des traces. C’est sans importance. Ce n’est pas l’oeuvre en soi. C’est un fragment qui montre qu’une tempête est passé par là. Ces débris sont laissés parce qu’ils sont un témoignage, mais ils ne peuvent rien construire. Ce sont des déchets. »

Ai Weiwei, Hans Ai Ulrich Weiwei Orbist – Une conversation, Paris, Manuella éditions, 2012

TOTALITÉ

TRANSVERSALITÉ

“La transdisciplinarité est une posture scientifique et intellectuelle. Elle a pour objectif la compréhension de la complexité du monde moderne et du présent. Le mot transdisciplinarité a été inventé par Jean Piaget, en 1970.”

“La transdisciplinarité est définie par Basarab Nicolescu par trois postulats méthodologiques : l’existence de niveaux de réalité et de perception, la logique du tiers inclus et la complexité.
La transdisciplinarité se distingue ainsi de la pluridisciplinarité et l’interdisciplinarité en ce sens qu’elle déborde les disciplines d’une part, mais surtout d’autre part que sa finalité ne reste pas inscrite dans la recherche disciplinaire proprement dite.
Ainsi, comme l’indique son préfixe « trans », la transdisciplinarité est la posture scientifique et intellectuelle qui se situe à la fois entre, à travers et au-delà de toute discipline. Ce processus d’intégration et de dépassement des disciplines a pour objectif la compréhension de la complexité du monde moderne et présent, ce qui constitue déjà, a priori, un premier élément de légitimité (ou de légitimation).”

Wikipédia, l’encyclopédie libre [en ligne]. Fondation Wikimedia, 2003- [consulté le 24 Novembre 2015]. Transdisciplinarité. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Transdisciplinarité

UTOPIE :

Nom féminin (de Utopia, mot créé par Thomas More, du grec ou, non, et topos, lieu)

  1. Construction imaginaire et rigoureuse d’une société, qui constitue, par rapport à celui qui la réalise, un idéal ou un contre-idéal.
  2. Projet dont la réalisation est impossible, conception imaginaire : Une utopie pédagogique.

« …si le design est plutôt une incitation à consommer, alors nous devons rejeter le design ; si l’architecture sert plutôt à codifier le modèle bourgeois de société et de propriété, alors nous devons rejeter l’architecture ; si l’architecture et l’urbanisme sont plutôt la formalisation des divisions sociales injustes actuelles, alors nous devons rejeter l’urbanisation et ses villes… jusqu’à ce que tout acte de design ait pour but de rencontrer les besoins primordiaux. D’ici là, le design doit disparaître. Nous pouvons vivre sans architecture. « 

Adolfo NATALINI, 1971.

VANITÉ

VENT

VÉRITÉ

VIDE

VIE

VILLE

VISAGE

VITESSE

VOITURE

ZONE :

Nom féminin (latin zona, ceinture, du grec dzônê)

  1. Étendue de terrain, espace d’une région, d’une ville, d’un pays, etc., définis par certaines caractéristiques : Zone désertique. Zone résidentielle.
  2. Portion d’espace quelconque : Ne pas entrer ici, zone interdite.
  3. Portion d’un espace abstrait, d’un domaine d’activité, de pensée : Il y a dans sa vie quelques zones sombres. Zone d’influence.
  4. Géographie : Espace délimité approximativement par des parallèles (zone tropicale, par exemple).
  5. Géologie Partie d’un étage comprenant l’ensemble des dépôts formés pendant le temps que caractérise une association de fossiles.

« – La Zone est un savant système de… de pièges, disons, et ils sont tous mortels, j’ignore ce qu’il se passe ici en l’absence des hommes, mais il suffit qu’un seul paraisse pour que tout se mette en branle. Les anciens pièges cèdent la place à de nouveaux pièges. Les endroits que l’on croyait sûrs deviennent impraticables. Le chemin est tentôt aisé, tantôt inextricable. Voilà ce que c’est la Zone. On finirait par croire qu’elle a ses caprices. En réalité elle est ce que notre état psychologique en fait. Il y a des marcheurs qui ont renoncé à mi-parcours. D’autres on péri sur le pas de la Chambre. Mais tout ce qui a lieu ici ne dépend que de nous. La Zone n’y est pour rien.
– Elle ne touche pas les gentils et arrache la tête aux vilains ?
– Je n’en sais rien. J’ai l’impression qu’elle laisse passer ceux qui n’espèrent plus rien. Des gens ni vilains ni gentil, simplement malheureux. Mais aussi malheureux que vous soyez, faites un pas impair et vous êtes fichu.»

Dialogue entre le Stalker et l’écrivain dans le films Stalker de Andreï Tarkovski